|
Victor Hugo - L'homme qui rit
Le clerc de la couronne se rassit. Le clerc du parlement se leva. Son sous-clerc, qui était à genoux, se leva en arrière de lui. Tous deux faisant face au trône, et tournant le dos aux communes.
Il y avait sur le coussin cinq bills. Ces cinq bills, votés par les communes et consentis par les lords, attendaient la sanction royale.
Le clerc du parlement lut le premier bill.
C'était un acte des communes, qui mettait à la charge de l'état les embellissements faits par la reine à sa résidence de Hampton-Court, se montant à un million sterling.
Lecture faite, le clerc salua profondément le trône. Le sous-clerc répéta le salut plus profondément encore, puis tournant à demi la tête vers les communes, dit:
- La reine accepte vos bénévolences et ainsi le veut.
Le clerc lut le deuxième bill.
C'était une loi condamnant à la prison et à l'amende quiconque se soustrairait au service des trainbands. Les trainbands (troupe qu'on traîne où l'on veut) sont cette milice bourgeoise qui sert gratis et qui, sous Elisabeth, à l'approche de l'armada, avait donné cent quatrevingt-cinq mille fantassins et quarante mille cavaliers.
Les deux clercs firent à la chaise royale une nouvelle révérence; après quoi le sous-clerc, de profil, dit à la chambre des communes:
- La reine le veut.
Le troisième bill accroissait les dîmes et prébendes de l'évêch de Lichfield et de Coventry, qui est une des plus riches prélatures d'Angleterre, faisait une rente à la cathédrale, augmentait le nombre des chanoines et grossissait le doyenné et les bénéfices, «afin de pourvoir, disait le préambule, aux nécessités de notre sainte religion». Le quatrième bill ajoutait au budget de nouveaux impôts, un sur le papier marbré, un sur les carrosses de louage fixés au nombre de huit cents dans Londres et taxés cinquante-deux livres par an chaque, un sur les avocats, procureurs et solliciteurs, de quarante-huit livres par tête par an, un sur les peaux tannées, «nonobstant, disait le préambule, les doléances des artisans en cuir», un sur le savon, «nonobstant les réclamations de la ville d'Exeter et du Devonshire où l'on fabrique quantité de serge et de drap», un sur le vin, de quatre schellings par barrique, un sur la farine, un sur l'orge et le houblon, et renouvellement pour quatre ans, les besoins de l'état, disait le préambule, devant passer avant les remontrances du commerce, l'impôt du tonnage, variant de six livres tournois par tonneau pour les vaisseaux venant d'occident à dix-huit cents livres pour ceux venant d'orient Enfin le bill, déclarant insuffisante la capitation ordinaire déjà levée pour l'année courante, s'achevait par une surtaxe générale sur tout le royaume de quatre schellings ou quarante-huit sous tournois par tête de sujet, avec mention que ceux qui refuseraient de prêter les nouveaux serments au gouvernement paieraient le double de la taxe. Le cinquième bill faisait défense d'admettre à l'hôpital aucun malade s'il ne déposait en entrant une livre sterling pour payer, en cas de mort, son enterrement. Les trois derniers bills, comme les deux premiers, furent, l'un après l'autre, sanctionnés et faits lois par une salutation au trône et par les quatre mots du sous-clerc «la reine le veut» dits, par-dessus l'épaule, aux communes.
Puis le sous-clerc se remit à genoux devant le quatrième sac de laine, et le lord-chancelier dit:
|