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Victor Hugo - L'homme qui rit

certains lieux et devant certains objets, on ne peut faire autrement que de s'arrêter en proie aux songes, et
de laisser son esprit s'avancer là dedans. Il y a dans l'invisible d'obscures portes entre-bâillées. Nul n'eût

pu rencontrer ce trépassé sans méditer.

La vaste dispersion l'usait silencieusement. Il avait eu du sang qu'on avait bu, de la peau qu'on avait
mangée, de la chair qu'on avait volée. Rien n'avait passé sans lui prendre quelque chose. Décembre lui

avait emprunté du froid, minuit de l'épouvante, le fer de la rouille, la peste des miasmes, la fleur des

parfums. Sa lente désagrégation était un péage. Péage du cadavre à la rafale, à la pluie, à la rosée, aux

reptiles, aux oiseaux. Toutes les sombres mains de la nuit avaient fouillé ce mort.

C'était on ne sait quel étrange habitant, l'habitant de la nuit. Il était dans une plaine et sur une colline, et il
n'y était pas. Il était palpable et évanoui. Il était de l'ombre complétant les ténèbres. Après la disparition

du jour, dans la vaste obscurit silencieuse, il devenait lugubrement d'accord avec tout. Il augmentait, rien

que parce qu'il était là, le deuil de la tempête et le calme des astres. L'inexprimable, qui est dans le désert,

se condensait en lui. Épave d'un destin inconnu, il s'ajoutait toutes les farouches réticences de la nuit. Il y

avait dans son mystère une vague réverbération de toutes les énigmes.

On sentait autour de lui comme une décroissance de vie allant jusqu'aux profondeurs. Il y avait dans les
étendues environnantes une diminution de certitude et de confiance. Le frisson des broussailles et des

herbes, une mélancolie désolée, une anxiété où il semblait qu'il y eût de la conscience, appropriaient

tragiquement tout le paysage à cette figure noire suspendue à cette chaîne. La présence d'un spectre dans

un horizon est une aggravation à la solitude.

Il était simulacre. Ayant sur lui les souffles qui ne s'apaisent pas, il était l'implacable. Le tremblement
éternel le faisait terrible. Il semblait, dans les espaces, un centre, ce qui est effrayant à dire, et quelque

chose d'immense s'appuyait sur lui. Qui sait? Peut-être l'équité entrevue et bravée qui est au del de notre

justice. Il y avait, dans sa durée hors de la tombe, de la vengeance des hommes et de sa vengeance à lui.

Il faisait, dans ce crépuscule et dans ce désert, une attestation. Il était la preuve de la matière inquiétante,

parce que la matière devant laquelle on tremble est de la ruine d'âme. Pour que la matière morte nous

trouble, il faut que l'esprit y ait vécu. Il dénonçait la loi d'en bas à la loi d'en haut. Mis là par l'homme, il

attendait Dieu. Au-dessus de lui flottaient, avec toutes les torsions indistinctes de la nuée et de la vague,

les énormes rêveries de l'ombre.

Derrière cette vision, il y avait on ne sait quelle occlusion sinistre. L'illimité, borné par rien, ni par un
arbre, ni par un toit, ni par un passant, était autour de ce mort. Quand l'immanence surplombant sur nous,

ciel, gouffre, vie, tombeau, éternité, apparaît patente, c'est alors que nous sentons tout inaccessible, tout

défendu, tout muré. Quand l'infini s'ouvre, pas de fermeture plus formidable.

VI. BATAILLE ENTRE LA MORT ET LA NUIT

L'enfant était devant cette chose, muet, étonné, les yeux fixes.

Pour un homme c'eût été un gibet, pour l'enfant c'était une apparition.

Où l'homme eût vu le cadavre, l'enfant voyait le fantôme.

Et puis il ne comprenait point.

Les attractions d'abîme sont de toute sorte; il y en avait une au haut de cette colline. L'enfant fit un pas,
puis deux. Il monta, tout en ayant envie de descendre, et approcha, tout en ayant envie de reculer.

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