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Victor Hugo - L'homme qui rit

Vieille cime du mont féodal regardée depuis six siècles par l'Europe et l'histoire. Auréole effrayante d'un
monde de ténèbres.

Son entrée dans cette auréole avait eu lieu. Entrée irrévocable.

Il était là chez lui.

Chez lui sur son siège comme le roi sur le sien.

Il y était, et rien désormais ne pouvait faire qu'il n'y fût pas.

Cette couronne royale qu'il voyait sous ce dais était soeur de sa couronne à lui. Il était le pair de ce trône.

En face de la majesté, il était la seigneurie. Moindre, mais semblable.

Hier, qu'était-il? histrion. Aujourd'hui, qu'était-il? prince.

Hier, rien. Aujourd'hui, tout.

Confrontation brusque de la misère et de la puissance, s'abordant face à face au fond d'un esprit dans une
destinée et devenant tout à coup les deux moitiés d'une conscience.

Deux spectres, l'adversité et la prospérité, prenant possession de la même âme, et chacun la tirant à soi.
Partage pathétique d'une intelligence, d'une volonté, d'un cerveau, entre ces deux frères ennemis, le

fantôme pauvre et le fantôme riche. Abel et Caïn dans le même homme.

V. CAUSERIES ALTIÈRES

Peu à peu les bancs de la chambre se garnirent. Les lords commencèrent à arriver. L'ordre du jour était le
vote du bill augmentant de cent mille livres sterling la dotation annuelle de Georges de Danemark, duc de

Cumberland, mari de la reine. En outre, il était annoncé que divers bills consentis par sa majest allaient

être apportés à la chambre par des commissaires de la couronne ayant pouvoir et charge de les

sanctionner, ce qui érigeait la séance en séance royale. Les pairs avaient tous leur robe de parlement

par-dessus leur habit de cour ou de ville. Cette robe, semblable à celle dont était revêtu Gwynplaine, était

la même pour tous, sinon que les ducs avaient cinq bandes d'hermine avec bordure d'or, les marquis

quatre, les comtes et les vicomtes trois, et les barons deux. Les lords entraient par groupes. On s'était

rencontré dans les couloirs, on continuait les dialogues commencés. Quelques-uns venaient seuls. Les

costumes étaient solennels, les attitudes point; ni les paroles. Tous, en entrant, saluaient le trône.

Les pairs affluaient. Ce défilé de noms majestueux se faisait peu près sans cérémonial, le public étant
absent. Leicester entrait et serrait la main de Lichfield; puis Charles Mordaunt, comte de Peterborough et

de Monmouth, l'ami de Locke, sur l'initiative duquel il avait proposé la refonte des monnaies; puis

Charles Campbell, comte de Loudoun, prêtant l'oreille Fulke Greville, lord Brooke; puis Dorme, comte

de Caërnarvon; puis Robert Sutton, baron Lexington, fils du Lexington qui avait conseillé à Charles II de

chasser Gregorio Leti, historiographe assez mal avisé pour vouloir être historien; puis Thomas Bellasyse,

vicomte Falconberg, ce beau vieux; et ensemble les trois cousins Howard, Howard, comte de Bindon,

Bower-Howard, comte de Berkshire, et Stafford-Howard, comte de Stafford; puis John Lovelace, baron

Lovelace, dont la pairie éteinte en 1736 permit à Richardson d'introduire Lovelace dans son livre et de

créer sous ce nom un type. Tous ces personnages diversement célèbres dans la politique ou la guerre, et

dont plusieurs honorent l'Angleterre, riaient et causaient. C'était comme l'histoire vue en négligé.

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