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Victor Hugo - L'homme qui rit
certains cas, le cordon bleu ou la toison d'or à vingt-cinq ans, contrebalancer le duc de la Trémoille, le plus ancien pair chez le roi, par le duc d'Uzès, le plus ancien pair en parlement, prétendre à autant de pages et de chevaux au carrosse qu'un électeur, se faire dire monseigneur par le premier président, discuter si le duc du Maine a rang de pair, comme comte d'Eu, dès 1458, traverser la grande chambre diagonalement ou par les côtés; c'était la grosse affaire. La grosse affaire pour les lords, c'était l'acte de navigation, le test, l'enrôlement de l'Europe au service de l'Angleterre, la domination des mers, l'expulsion des Stuarts, la guerre à la France. Ici, avant tout l'étiquette; là, avant tout l'empire. Les pairs d'Angleterre avaient la proie, les pairs de France avaient l'ombre. En somme, la chambre des lords d'Angleterre a été un point de départ; en civilisation, c'est immense. Elle a eu l'honneur de commencer une nation. Elle a été la première incarnation de l'unité d'un peuple. La résistance anglaise, cette obscure force toute-puissante, est née dans la chambre des lords. Les barons, par une série de voies de fait sur le prince, ont ébauché le détrônement définitif. La chambre des lords aujourd'hui est un peu étonnée et triste de ce qu'elle a fait sans le vouloir et sans le savoir. D'autant plus que c'est irrévocable. Que sont les concessions? des restitutions. Et les nations ne l'ignorent point. J'octroie, dit le roi. Je récupère, dit le peuple. La chambre des lords a cru créer le privilège des pairs, elle a produit le droit des citoyens. L'aristocratie, ce vautour, a couvé cet oeuf d'aigle, la liberté.
Aujourd'hui l'oeuf est cassé, l'aigle plane, le vautour meurt.
L'aristocratie agonise, l'Angleterre grandit.
Mais soyons justes envers l'aristocratie. Elle a fait équilibre à la royauté; elle a été contre-poids. Elle a fait obstacle au despotisme; elle a été barrière.
Remercions-la, et enterrons-la.
III. LA VIEILLE SALLE
Près de l'abbaye de Westminster il y avait un antique palais normand qui fut brûlé sous Henri VIII. Il en resta deux ailes. Edouard VI mit dans l'une la chambre des lords, et dans l'autre la chambre des communes.
Ni les deux ailes, ni les deux salles n'existent maintenant; on a rebâti tout cela.
Nous l'avons dit et il faut y insister, nulle ressemblance entre la chambre des lords d'aujourd'hui et la chambre des lords de jadis. On a démoli l'ancien palais, ce qui a un peu démoli les anciens usages. Les coups de pioche dans les monuments ont leurs contre-coups dans les coutumes et les chartes. Une vieille pierre ne tombe pas sans entraîner une vieille loi. Installez dans une salle ronde le sénat d'une salle carrée, il sera autre. Le coquillage changé déforme le mollusque.
Si vous voulez conserver une vieille chose, humaine ou divine, code ou dogme, patriciat ou sacerdoce, n'en refaites rien à neuf, pas même l'enveloppe. Mettez des pièces, tout au plus. Par exemple, le jésuitisme est une pièce mise au catholicisme. Traitez les édifices comme vous traitez les institutions.
Les ombres doivent habiter les ruines. Les puissances décrépites sont mal à l'aise dans les logis fraîchement décorés. Aux institutions haillons il faut les palais masures.
Montrer l'intérieur de la chambre des lords d'autrefois, c'est montrer de l'inconnu. L'histoire, c'est la nuit. En histoire, il n'y a pas de second plan. La décroissance et l'obscurit s'emparent immédiatement de tout ce qui n'est plus sur le devant du théâtre. Décor enlevé, effacement, oubli. Le Passé a un synonyme, l'Ignoré.
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