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Victor Hugo - L'homme qui rit

mais n'hésita pas, et continua sa course vers le large. Ceci indiquait une fuite plutôt qu'un voyage, moins
de crainte de la mer que de la terre, et plus de souci de la poursuite des hommes que de la poursuite des

vents.

L'ourque, passant par tous les degrés de l'amoindrissement, s'enfonça dans l'horizon; la petite étoile
qu'elle traînait dans l'ombre pâlit; l'ourque, de plus en plus amalgamée à la nuit, disparut.

Cette fois, c'était pour jamais.

Du moins l'enfant parut le comprendre, il cessa de regarder la mer. Ses yeux se reportèrent sur les
plaines, les landes, les collines, vers les espaces où il n'était pas impossible peut-être de faire une

rencontre vivante. Il se mit en marche dans cet inconnu.

IV. QUESTIONS

Qu'était-ce que cette espèce de bande en fuite laissant derrière elle cet enfant?

Ces évadés étaient-ils des comprachicos?

On a vu plus haut le détail des mesures prises par Guillaume III, et votées en parlement, contre les
malfaiteurs, hommes et femmes, dits comprachicos, dits comprapequeños, dits cheylas.

Il y a des législations dispersantes. Ce statut tombant sur les comprachicos détermina une fuite générale,
non seulement des comprachicos, mais des vagabonds de toute sorte. Ce fut à qui se déroberait et

s'embarquerait. La plupart des comprachicos retournèrent en Espagne. Beaucoup, nous l'avons dit, étaient

basques.

Cette loi protectrice de l'enfance eut un premier résultat bizarre; un subit délaissement d'enfants.

Ce statut pénal produisit immédiatement une foule d'enfants trouvés, c'est-à-dire perdus. Rien de plus
aisé à comprendre. Toute troupe nomade contenant un enfant était suspecte; le seul fait de la présence de

l'enfant la dénonçait. - Ce sont probablement des comprachicos. - Telle était la première idée du shériff,

du prévôt, du constable. De là des arrestations et des recherches. Des gens simplement misérables,

réduits à rôder et mendier, étaient pris de la terreur de passer pour comprachicos, bien que ne l'étant pas;

mais les faibles sont peu rassurés sur les erreurs possibles de la justice. D'ailleurs les familles vagabondes

sont habituellement effarées. Ce qu'on reprochait aux comprachicos, c'était l'exploitation des enfants

d'autrui. Mais les promiscuités de la détresse et de l'indigence sont telles qu'il eût été parfois malaisé à un

père et à une mère de constater que leur enfant était leur enfant. D'où tenez-vous cet enfant? Comment

prouver qu'on le tient de Dieu? L'enfant devenait un danger; on s'en défaisait. Fuir seuls sera plus facile.

Le père et la mère se décidaient à le perdre, tantôt dans un bois, tantôt sur une grève, tantôt dans un puits.

On trouva dans les citernes des enfants noyés.

Ajoutons que les comprachicos étaient, à l'imitation de l'Angleterre, traqués désormais par toute l'Europe.
Le branle de les poursuivre était donné. Rien n'est tel qu'un grelot attaché. Il y avait désormais émulation

de toutes les polices pour les saisir, et l'alguazil n'était pas moins au guet que le constable. On pouvait lire

encore, il y a vingt-trois ans, sur une pierre de la porte d'Otero, une inscription intraduisible - le code

dans les mots brave l'honnêteté - où est du reste marquée par une forte différence pénale la nuance entre

les marchands d'enfants et les voleurs d'enfants. Voici l'inscription, en castillan un peu sauvage: Aqui

quedan las orejas de los comprachicos, y las bolsas de los robaniños, mientras que se van ellos al trabajo

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