bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - L'homme qui rit

l'écartèlement blase Damiens.

La vérité est qu'à chaque redoublement, la sensation est plus aiguë.

D'étonnement en étonnement, Gwynplaine était arrivé au paroxysme. Ce vase, sa raison, sous cette
stupeur nouvelle, débordait. Il sentait en lui un éveil effrayant.

De boussole, il n'en avait plus. Une seule certitude était devant lui, cette femme. On ne sait quel
irrémédiable bonheur s'entr'ouvrait, ressemblant à un naufrage. Plus de direction possible. Un courant

irrésistible, et l'écueil. L'écueil, ce n'est pas le rocher, c'est la sirène. Un aimant est au fond de l'abîme.

S'arracher à cette attraction, Gwynplaine le voulait, mais comment faire? Il ne sentait plus de point

d'attache. La fluctuation humaine est infinie. Un homme peut être désempar comme un navire. L'ancre,

c'est la conscience. Chose lugubre, la conscience peut casser.

Il n'avait même pas cette ressource: - Je suis défiguré et terrible. Elle me repoussera. - Cette femme lui
avait écrit qu'elle l'aimait.

Il y a dans les crises un instant de porte-à-faux. Quand nous débordons sur le mal plus que nous ne nous
appuyons sur le bien, cette quantité de nous-même qui est en suspens sur la faute finit par l'emporter et

nous précipite. Ce moment triste était-il venu pour Gwynplaine?

Comment échapper?

Ainsi c'était elle! la duchesse! cette femme! Il l'avait devant lui, dans cette chambre, dans ce lieu désert,
endormie, livrée, seule. Elle était à sa discrétion, et il était en son pouvoir!

La duchesse!

On a aperçu une étoile au fond des espaces. On l'a admirée. Elle est si loin! que craindre d'une étoile
fixe? Un jour, - une nuit, - on la voit se déplacer. On distingue un frisson de lueur autour d'elle. Cet astre,

qu'on croyait impassible, remue. Ce n'est pas l'étoile, c'est la comète. C'est l'immense incendiaire du ciel.

L'astre marche, grandit, secoue une chevelure de pourpre, devient énorme. C'est de votre côté qu'il se

dirige. O terreur, il vient à vous! La comète vous connaît, la comète vous désire, la comète vous veut.

Épouvantable approche céleste. Ce qui arrive sur vous, c'est le trop de lumière, qui est l'aveuglement;

c'est l'excès de vie, qui est la mort. Cette avance que vous fait le zénith, vous la refusez. Cette offre

d'amour du gouffre, vous la rejetez. Vous mettez votre main sur vos paupières, vous vous cachez, vous

vous dérobez, vous vous croyez sauvé. Vous rouvrez les yeux... - L'étoile redoutable est là. Elle n'est plus

étoile, elle est monde. Monde ignoré. Monde de lave et de braise. Dévorant prodige des profondeurs. Elle

emplit le ciel. Il n'y a plus qu'elle. L'escarboucle du fond de l'infini, diamant de loin, de près est

fournaise. Vous êtes dans sa flamme.

Et vous sentez commencer votre combustion par une chaleur de paradis.

IV. SATAN

Tout à coup la dormeuse se réveilla. Elle se dressa sur son séant avec une majesté brusque et
harmonieuse; ses cheveux de blonde soie floche se répandirent avec un doux tumulte sur ses reins; sa

chemise tombante laissa voir son épaule très bas; elle toucha de sa main délicate son orteil rose, et

regarda quelques instants son pied nu, digne d'être adoré par Périclés et copi par Phidias; puis elle s'étira

et bâilla comme une tigresse au soleil levant.

< page précédente | 305 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.