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Victor Hugo - L'homme qui rit

Il sentait l'homme manquer sous lui.

Il avait dix ans.

L'enfant était dans un désert, entre des profondeurs où il voyait monter la nuit et des profondeurs où il
entendait gronder les vagues.

Il étira ses petits bras maigres et bâilla.

Puis, brusquement, comme quelqu'un qui prend son parti, hardi, et se dégourdissant, et avec une agilité
d'écureuil, - de clown peut-être, - il tourna le dos à la crique et se mit à monter le long de la falaise. Il

escalada le sentier, le quitta, et revint, alerte et se risquant. Il se hâtait maintenant vers la terre. On eût dit

qu'il avait un itinéraire. Il n'allait nulle part pourtant.

Il se hâtait sans but, espèce de fugitif devant la destinée.

Gravir est de l'homme, grimper est de la bête; il gravissait et grimpait. Les escarpements de Portland
étant tournés au sud, il n'y avait presque pas de neige dans le sentier. L'intensité du froid avait d'ailleurs

fait de cette neige une poussière, assez incommode au marcheur. L'enfant s'en tirait. Sa veste d'homme,

trop large, était une complication, et le gênait. De temps en temps, il rencontrait sur un surplomb ou dans

une déclivité un peu de glace qui le faisait tomber. Il se raccrochait à une branche sèche ou à une saillie

de pierre, après avoir pendu quelques instants sur le précipice. Une fois il eut affaire une veine de brèche

qui s'écroula brusquement sous lui, l'entraînant dans sa démolition. Ces effondrements de la brèche sont

perfides. L'enfant eut durant quelques secondes le glissement d'une tuile sur un toit; il dégringola jusqu'

l'extrême bord de la chute; une touffe d'herbe empoignée à propos le sauva. Il ne cria pas plus devant

l'abîme qu'il n'avait cri devant les hommes; il s'affermit et remonta silencieux. L'escarpement était haut. Il

eut ainsi quelques péripéties. Le précipice s'aggravait de l'obscurité. Cette roche verticale n'avait pas de

fin.

Elle reculait devant l'enfant dans la profondeur d'en haut. A mesure que l'enfant montait, le sommet
semblait monter. Tout en grimpant, il considérait cet entablement noir, posé comme un barrage entre le

ciel et lui. Enfin il arriva.

Il sauta sur le plateau. On pourrait presque dire: il prit terre, car il sortait du précipice.

A peine fut-il hors de l'escarpement qu'il grelotta. Il sentit son visage la bise, cette morsure de la nuit.
L'aigre vent du nord-ouest souffla. Il serra contre sa poitrine sa serpillière de matelot.

C'était un bon vêtement. Cela s'appelle, en langage du bord, un suroit, parce que cette sorte de
vareuse-là est peu pénétrable aux pluies du sud-ouest.

L'enfant, parvenu sur le plateau, s'arrêta, posa fermement ses deux pieds nus sur le sol gelé, et regarda.

Derrière lui la mer, devant lui la terre, au-dessus de sa tête le ciel.

Mais un ciel sans astres. Une bruine opaque masquait le zénith.

En arrivant au haut du mur de rocher, il se trouvait tourné du côté de la terre, il la considéra. Elle était
devant lui à perte de vue, plate, glacée, couverte de neige. Quelques touffes de bruyère frissonnaient. On

ne voyait pas de routes. Rien. Pas même une cabane de berger. On apercevait çà et là des tournoiements

de spirales blêmes qui étaient des tourbillons de neige fine arrachés de terre par le vent, et s'envolant.

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