bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - L'homme qui rit

Un moment après, l'ourque atteignit le détroit de sortie de la crique et s'y engagea. On aperçut la pointe
du mât sur le ciel clair au-dessus des blocs fendus entre lesquels serpentait le détroit comme entre deux

murailles. Cette pointe erra au haut des roches, et sembla s'y enfoncer. On ne la vit plus. C'était fini. La

barque avait pris la mer.

L'enfant regarda cet évanouissement.

Il était étonné, mais rêveur.

Sa stupéfaction se compliquait d'une sombre constatation de la vie. Il semblait qu'il y eût de l'expérience
dans cet être commençant. Peut-être jugeait-il déjà. L'épreuve, arrivée trop tôt, construit parfois au fond

de la réflexion obscure des enfants on ne sait quelle balance redoutable où ces pauvres petites âmes

pèsent Dieu.

Se sentant innocent, il consentait. Pas une plainte. L'irréprochable ne reproche pas.

Cette brusque élimination qu'on faisait de lui ne lui arracha pas même un geste. Il eut une sorte de
refroidissement intérieur. Sous cette subite voie de fait du sort qui semblait mettre le dénoûment de son

existence presque avant le début, l'enfant ne fléchit pas. Il reçut ce coup de foudre, debout.

Il était évident, pour qui eût vu son étonnement sans accablement, que, dans ce groupe qui l'abandonnait,
rien ne l'aimait, et il n'aimait rien.

Pensif, il oubliait le froid. Tout à coup l'eau lui mouilla les pieds; la marée montait; une haleine lui passa
dans les cheveux; la bise s'élevait. Il frissonna. Il eut de la tête aux pieds ce tremblement qui est le réveil.

Il jeta les yeux autour de lui.

Il était seul.

Il n'y avait pas eu pour lui jusqu'à ce jour sur la terre d'autres hommes que ceux qui étaient en ce moment
dans l'ourque. Ces hommes venaient de se dérober.

Ajoutons, chose étrange à énoncer, que ces hommes, les seuls qu'il connût, lui étaient inconnus.

Il n'eût pu dire qui étaient ces hommes.

Son enfance s'était passée parmi eux, sans qu'il eût la conscience d'être des leurs. Il leur était juxtaposé;
rien de plus.

Il venait d'être oublié par eux.

Il n'avait pas d'argent sur lui, pas de souliers aux pieds, peine un vêtement sur le corps, pas même un
morceau de pain dans sa poche.

C'était l'hiver. C'était le soir. Il fallait marcher plusieurs lieues avant d'atteindre une habitation humaine.

Il ignorait où il était.

Il ne savait rien, sinon que ceux qui étaient venus avec lui au bord de cette mer s'en étaient allés sans lui.

Il se sentit mis hors de la vie.

< page précédente | 28 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.