bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - L'homme qui rit

aux monstres de l'ombre embusqués autour de lui; celui qui, belluaire avant l'âge, avait, tout de suite, dès
ses premiers pas hors du berceau, pris corps à corps la destinée; celui que sa disproportion avec la lutte

n'avait pas empêché de lutter; celui qui, voyant tout à coup se faire autour de lui une occultation

effrayante du genre humain, avait accepté cette éclipse et continué superbement sa marche; celui qui

avait su avoir froid, avoir soif, avoir faim, vaillamment; celui qui, pygmée par la stature, avait été colosse

par l'âme; ce Gwynplaine qui avait vaincu l'immense vent de l'abîme sous sa double forme, tempête et

misère, chancelait sous ce souffle, une vanité!

Ainsi, quand elle a épuisé les détresses, les dénûments, les orages, les rugissements, les catastrophes, les
agonies, sur un homme resté debout, la Fatalité se met à sourire, et l'homme, brusquement devenu ivre,

trébuche.

Le sourire de la Fatalité. S'imagine-t-on rien de plus terrible? C'est la dernière ressource de l'impitoyable
essayeur d'âmes qui éprouve les hommes. Le tigre qui est dans le destin fait parfois patte de velours.

Préparation redoutable. Douceur hideuse du monstre.

La coïncidence d'un affaiblissement avec un agrandissement, tout homme a pu l'observer en soi. Une
croissance soudaine disloque et donne la fièvre.

Gwynplaine avait dans le cerveau le tourbillonnement vertigineux d'une foule de nouveautés, tout le
clair-obscur de la métamorphose, on ne sait quelles confrontations étranges, le choc du passé contre

l'avenir, deux Gwynplaines, lui-même double; en arrière, un enfant en guenilles, sorti de la nuit, rôdant,

grelottant, affamé, faisant rire, en avant, un seigneur éclatant, fastueux, superbe, éblouissant Londres. Il

se dépouillait de l'un et s'amalgamait à l'autre. Il sortait du saltimbanque et entrait dans le lord.

Changements de peau qui sont parfois des changements d'âme. Par instants cela ressemblait trop au

songe. C'était complexe, mauvais et bon. Il pensait à son père. Chose poignante, un père qui est un

inconnu. Il essayait de se le figurer. Il pensait à ce frère dont on venait de lui parler. Ainsi, une famille!

Quoi! une famille, à lui Gwynplaine! Il se perdait dans des échafaudages fantastiques. Il avait des

apparitions de magnificences; des solennités inconnues s'en allaient en nuage devant lui; il entendait des

fanfares.

- Et puis, disait-il, je serai éloquent.

Et il se représentait une entrée splendide à la chambre des lords. Il arrivait gonflé de choses nouvelles.
Que n'avait-il pas à dire? Quelle provision il avait faite! Quel avantage d'être, au milieu d'eux, l'homme

qui a vu, touché, subi, souffert, et de pouvoir leur crier: J'ai été près de tout ce dont vous êtes loin! A ces

patriciens repus d'illusions, il leur jettera la réalité à la face, et ils trembleront, car il sera vrai, et ils

applaudiront, car il sera grand. Il surgira parmi ces tout-puissants, plus puissant qu'eux; il leur apparaîtra

comme le porte-flambeau, car il leur montrera la vérité, et comme le porte-glaive, car il leur montrera la

justice. Quel triomphe!

Et tout en faisant ces constructions dans son esprit, lucide et trouble à la fois, il avait des mouvements de
délire, des accablements dans le premier fauteuil venu, des sortes d'assoupissements, des sursauts. Il

allait, venait, regardait le plafond, examinait les couronnes, étudiait vaguement les hiéroglyphes du

blason, palpait le velours du mur, remuait les chaises, retournait les parchemins, lisait les noms, épelait

les titres, Buxton, Homble, Gumdraith, Hunkerville, Clancharlie, comparait les cires et les cachets, tâtait

les tresses de soie des sceaux royaux, s'approchait de la fenêtre, écoutait le jaillissement de la fontaine,

constatait les statues, comptait avec une patience de somnambule les colonnes de marbre, et disait: Cela

< page précédente | 271 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.