bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - L'homme qui rit

ce moment à cause de l'obscurité.

Au pied de la falaise était déposé, en désordre dans le pêle-mêle du départ, le chargement que ces
voyageurs emportaient et qui, grâce à la planche servant de pont, passait rapidement du rivage dans la

barque. Des sacs de biscuits, une caque de stock-fish, une boîte de portative soup, trois barils, un

d'eau douce, un de malt, un de goudron, quatre ou cinq bouteilles d'ale, un vieux portemanteau bouclé

dans des courroies, des malles, des coffres, une balle d'étoupes pour torches et signaux, tel était ce

chargement. Ces déguenillés avaient des valises, ce qui semblait indiquer une existence nomade; les

gueux ambulants sont forcés de posséder quelque chose; ils voudraient bien parfois s'envoler comme des

oiseaux, mais ils ne peuvent à moins d'abandonner leur gagne-pain. Ils ont nécessairement des caisses

d'outils et des instruments de travail, quelle que soit leur profession errante. Ceux-ci traînaient ce bagage,

embarras dans plus d'une occasion.

Il n'avait pas dû être aisé d'apporter ce déménagement au bas de cette falaise. Ceci du reste révélait une
intention de départ définitif.

On ne perdait pas le temps; c'était un passage continuel du rivage à la barque et de la barque au rivage;
chacun prenait sa part de la besogne; l'un portait un sac, l'autre un coffre. Les femmes possibles ou

probables dans cette promiscuit travaillaient comme les autres. On surchargeait l'enfant.

Si cet enfant avait dans ce groupe son père et sa mère, cela est douteux. Aucun signe de vie ne lui était
donné. On le faisait travailler, rien de plus. Il paraissait, non un enfant dans une famille, mais un esclave

dans une tribu. Il servait tout le monde, et personne ne lui parlait.

Du reste, il se dépêchait, et, comme toute cette troupe obscure dont il faisait partie, il semblait n'avoir
qu'une pensée, s'embarquer bien vite. Savait-il pourquoi? probablement non. Il se hâtait machinalement.

Parce qu'il voyait les autres se hâter.

L'ourque était pontée. L'arrimage du chargement dans la cale fut promptement exécuté, le moment de
prendre le large arriva. La dernière caisse avait été portée sur le pont, il n'y avait plus embarquer que les

hommes. Les deux de cette troupe qui semblaient les femmes étaient déjà à bord; six, dont l'enfant,

étaient encore sur la plate-forme basse de la falaise. Le mouvement de départ se fit dans le navire, le

patron saisit la barre, un matelot prit une hache pour trancher le câble d'amarre. Trancher, signe de hâte;

quand on a le temps, on dénoue. Andamos, dit à demi-voix celui des six qui paraissait le chef, et

qui avait des paillettes sur ses guenilles. L'enfant se précipita vers la planche pour passer le premier.

Comme il y mettait le pied, deux des hommes se ruant, au risque de le jeter à l'eau, entrèrent avant lui, un

troisième l'écarta du coude et passa, le quatrième le repoussa du poing et suivit le troisième, le

cinquième, qui était le chef, bondit plutôt qu'il n'entra dans la barque, et, en y sautant, poussa du talon la

planche qui tomba à la mer, un coup de hache coupa l'amarre, la barre du gouvernail vira, le navire quitta

le rivage, et l'enfant resta à terre.

III. SOLITUDE

L'enfant demeura immobile sur le rocher, l'oeil fixe. Il n'appela point. Il ne réclama point. C'était
inattendu pourtant; il ne dit pas une parole. Il y avait dans le navire le même silence. Pas un cri de

l'enfant vers ces hommes, pas un adieu de ces hommes à l'enfant. Il y avait des deux parts une

acceptation muette de l'intervalle grandissant. C'était comme une séparation de mânes au bord d'un styx.

L'enfant, comme clou sur la roche que la marée haute commençait à baigner, regarda la barque s'éloigner.

On eût dit qu'il comprenait. Quoi? que comprenait-il? l'ombre.

< page précédente | 27 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.