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Victor Hugo - L'homme qui rit

l'habitude du vainqueur barbare vis-à-vis le vaincu raffiné; le tartare contemple et imite le chinois. C'est
pourquoi les modes castillanes pénétraient en Angleterre; en revanche, les intérêts anglais s'infiltraient en

Espagne.

Un des hommes du groupe qui s'embarquait avait un air de chef. Il était chaussé d'alpargates, et attifé de
guenilles passementées et dorées, et d'un gilet de paillon, luisant, sous sa cape, comme un ventre de

poisson. Un autre rabattait sur son visage un vaste feutre taillé en sombrero. Ce feutre n'avait pas de trou

pour la pipe, ce qui indiquait un homme lettré.

L'enfant, par-dessus ses loques, était affublé, selon le principe qu'une veste d'homme est un manteau
d'enfant, d'une souquenille de gabier qui lui descendait jusqu'aux genoux.

Sa taille laissait deviner un garçon de dix à onze ans. Il était pieds nus.

L'équipage de l'ourque se composait d'un patron et de deux matelots.

L'ourque, vraisemblablement, venait d'Espagne, et y retournait. Elle faisait, sans nul doute, d'une côte à
l'autre, un service furtif.

Les personnes qu'elle était en train d'embarquer, chuchotaient entre elles.

Le chuchotement que ces êtres échangeaient était composite. Tantôt un mot castillan, tantôt un mot
allemand, tantôt un mot français; parfois du gallois, parfois du basque. C'était un patois, à moins que ce

ne fût un argot.

Ils paraissaient être de toutes les nations et de la même bande.

L'équipage était probablement des leurs. Il y avait de la connivence dans cet embarquement.

Cette troupe bariolée semblait être une compagnie de camarades, peut-être un tas de complices.

S'il y eût eu un peu plus de jour, et si l'on eût regardé un peu curieusement, on eût aperçu sur ces gens des
chapelets et des scapulaires dissimulés à demi sous les guenilles. Un des à peu près de femme mêlés au

groupe avait un rosaire presque pareil pour la grosseur des grains à un rosaire de derviche, et facile

reconnaître pour un rosaire irlandais de Llanymthefry, qu'on appelle aussi Llanandiffry.

On eût également pu remarquer, s'il y avait eu moins d'obscurité, une Nuestra-Señora, avec le niño,
sculptée et dorée à l'avant de l'ourque. C'était probablement la Notre-Dame basque, sorte de panagia des

vieux cantabres. Sous cette figure, tenant lieu de poupée de proue, il y avait une cage à feu, point allumée

en ce moment, excès de précaution qui indiquait un extrême souci de se cacher. Cette cage à feu était

évidemment à deux fins; quand on l'allumait, elle brûlait pour la vierge et éclairait la mer, fanal faisant

fonction de cierge.

Le taille-mer, long, courbe et aigu sous le beaupré, sortait de l'avant comme une corne de croissant. A la
naissance du taille-mer, aux pieds de la vierge, était agenouillé un ange adossé à l'étrave, ailes ployées, et

regardant l'horizon avec une lunette. - L'ange était doré comme la Notre-Dame.

Il y avait dans le taille-mer des jours et des claires-voies pour laisser passer les lames, occasion de
dorures et d'arabesques.

Sous la Notre-Dame, était écrit en majuscules dorées le mot Matutina, nom du navire, illisible en

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