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Victor Hugo - L'homme qui rit

On distinguait vaguement dans les reliefs de la falaise la torsion d'un sentier. Une fille qui laisse pendre
et traîner son lacet sur un dossier de fauteuil dessine, sans s'en douter, à peu près tous les sentiers de

falaises et de montagnes. Le sentier de cette crique, plein de noeuds et de coudes, presque à pic, et

meilleur pour les chèvres que pour les hommes, aboutissait à la plate-forme où était la planche. Les

sentiers de falaise sont habituellement d'une déclivité peu tentante; ils s'offrent moins comme une route

que comme une chute; ils croulent plutôt qu'ils ne descendent. Celui-ci, ramification vraisemblable de

quelque chemin dans la plaine, était désagréable à regarder, tant il était vertical. On le voyait d'en bas

gagner en zigzag les assises hautes de la falaise d'où il débouchait à travers des effondrements sur le

plateau supérieur par une entaille au rocher. C'est par ce sentier qu'avaient dû venir les passagers que

cette barque attendait dans cette crique.

Autour du mouvement d'embarquement qui se faisait dans la crique, mouvement visiblement effaré et
inquiet, tout était solitaire. On n'entendait ni un pas, ni un bruit, ni un souffle. A peine apercevait-on, de

l'autre côté de la rade, à l'entrée de la baie de Ringstead, une flottille, évidemment fourvoyée, de bateaux

pêcher le requin. Ces bateaux polaires avaient été chassés des eaux danoises dans les eaux anglaises par

les bizarreries de la mer. Les bises boréales jouent de ces tours aux pêcheurs. Ceux-ci venaient de se

réfugier au mouillage de Portland, signe de mauvais temps présumable et de péril au large. Ils étaient

occupés à jeter l'ancre, La maîtresse barque, placée en vedette selon l'ancien usage des flottilles

norvégiennes, dessinait en noir tout son gréement sur la blancheur plate de la mer, et l'on voyait à l'avant

la fourche de pêche portant toutes les variétés de crocs et de harpons destinés au seymnus glacialis, au

squalus acanthias et au squalus spinax niger, et le filet à prendre la grande selache. A ces quelques

embarcations près, toutes balayées dans le même coin, l'oeil, en ce vaste horizon de Portland, ne

rencontrait rien de vivant. Pas une maison, pas un navire. La côte, à cette époque, n'était pas habitée, et la

rade, en cette saison, n'était pas habitable.

Quel que fût l'aspect du temps, les êtres qu'allait emmener l'ourque biscayenne n'en pressaient pas moins
le départ. Ils faisaient au bord de la mer une sorte de groupe affairé et confus, aux allures rapides. Les

distinguer l'un de l'autre était difficile. Impossible de voir s'ils étaient vieux ou jeunes. Le soir indistinct

les mêlait et les estompait. L'ombre, ce masque, était sur leur visage. C'étaient des silhouettes dans de la

nuit. Ils étaient huit, il y avait probablement parmi eux une ou deux femmes, malaisées reconnaître sous

les déchirures et les loques dont tout le groupe était affublé, accoutrements qui n'étaient plus ni des

vêtements de femmes, ni des vêtements d'hommes. Les haillons n'ont pas de sexe.

Une ombre plus petite, allant et venant parmi les grandes, indiquait un nain ou un enfant.

C'était un enfant.

II. ISOLEMENT

En observant de près, voici ce qu'on eût pu noter.

Tous portaient de longues capes, percées et rapiécées, mais drapées, et au besoin les cachant jusqu'aux
yeux, bonnes contre la bise et la curiosité. Sous ces capes, ils se mouvaient agilement. La plupart étaient

coiffés d'un mouchoir roulé autour de la tête, sorte de rudiment par lequel le turban commence en

Espagne. Cette coiffure n'avait rien d'insolite en Angleterre. Le midi à cette époque était à la mode dans

le nord. Peut-être cela tenait-il à ce que le nord battait le midi. Il en triomphait, et l'admirait. Après la

défaite de l'armada, le castillan fut chez Élisabeth un élégant baragouin de cour. Parler anglais chez la

reine d'Angleterre était presque «shocking». Subir un peu les moeurs de ceux à qui l'on fait la loi, c'est

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