|
Victor Hugo - L'homme qui rit
grelots, et de grands boeufs qu'ils coiffent de plumes; leurs chariots, dont on entend à deux lieues grincer les roues, sont enluminés, ciselés, et enrubannés. Un savetier a un bas-relief sur sa porte; c'est saint Crépin et une savate, mais c'est en pierre. Ils galonnent leur veste de cuir; ils ne recousent pas le haillon, mais ils le brodent. Gaîté profonde et superbe. Les basques sont, comme les grecs, des fils du soleil. Tandis que le valencien se drape nu et triste dans sa couverture de laine rousse trouée pour le passage de la tête, les gens de Galice et de Biscaye ont la joie des belles chemises de toiles blanchies à la rosée. Leurs seuils et leurs fenêtres regorgent de faces blondes et fraîches, riant sous les guirlandes de maïs. Une sérénité joviale et fière éclate dans leurs arts naïfs, dans leurs industries, dans leurs coutumes, dans la toilette des filles, dans les chansons. La montagne, cette masure colossale, est en Biscaye toute lumineuse; les rayons entrent et sortent par toutes ses brèches. Le farouche Jaïzquivel est plein d'idylles. La Biscaye est la grâce pyrénéenne comme la Savoie est la grâce alpestre. Les redoutables baies qui avoisinent Saint-Sébastien, Leso et Fontarabie, mêlent aux tourmentes, aux nuées, aux écumes par-dessus les caps, aux rages de la vague et du vent, l'horreur, au fracas, des batelières couronnées de roses. Qui a vu le pays basque veut le revoir. C'est la terre bénie. Deux récoltes par an, des villages gais et sonores, une pauvret altière, tout le dimanche un bruit de guitares, danses, castagnettes, amours, des maisons propres et claires, les cigognes dans les clochers.
Revenons à Portland, âpre montagne de la mer.
La presqu'île de Portland, vue en plan géométral, offre l'aspect d'une tête d'oiseau dont le bec est tourné vers l'océan et l'occiput vers Weymouth; l'isthme est le cou.
Portland, au grand dommage de sa sauvagerie, existe aujourd'hui pour l'industrie. Les côtes de Portland ont été découvertes par les carriers et les plâtriers vers le milieu du dix-huitième siècle. Depuis cette époque, avec la roche de Portland, on fait du ciment dit romain, exploitation utile qui enrichit le pays et défigure la baie. Il y a deux cents ans, ces côtes étaient ruinées comme une falaise, aujourd'hui elles sont ruinées comme une carrière; la pioche mord petitement, et le flot grandement; de là une diminution de beauté. Au gaspillage magnifique de l'océan a succédé la coupe réglée de l'homme. Cette coupe réglée a supprimé la crique où était amarrée l'ourque biscayenne. Pour retrouver quelque vestige de ce petit mouillage démoli, il faudrait chercher sur la côte orientale de la presqu'île, vers la pointe, au delà de Folly-Pier et de Dirdle-Pier, au delà même de Wakeham, entre le lieu dit Church-Hop et le lieu dit Southwell.
La crique, murée de tous les côtés par des escarpements plus hauts qu'elle n'était large, était de minute en minute plus envahie par le soir; la brume trouble, propre au crépuscule, s'y épaississait; c'était comme une crue d'obscurité au fond d'un puits; la sortie de la crique sur la mer, couloir étroit, dessinait dans cet intérieur presque nocturne, où le flot remuait, une fissure blanchâtre. Il fallait être tout près pour apercevoir l'ourque amarrée aux rochers et comme cachée dans leur grand manteau d'ombre. Une planche jetée du bord à une saillie basse et plate de la falaise, unique point où l'on pût prendre pied, mettait la barque en communication avec la terre; des formes noires marchaient et se croisaient sur ce pont branlant, et dans ces ténèbres des gens s'embarquaient.
Il faisait moins froid dans la crique qu'en mer, grâce à l'écran de roche dressé au nord de ce bassin; diminution qui n'empêchait pas ces gens de grelotter. Ils se hâtaient.
Les effets de crépuscule découpent les formes à l'emporte-pièce; de certaines dentelures à leurs habits étaient visibles, et montraient que ces gens appartenaient à la classe nommée en Angleterre the ragged, c'est-à-dire les déguenillés.
|