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Victor Hugo - L'homme qui rit
Gwynplaine, qui n'avait jamais entrevu les sévérités pénales qu' travers les grossissements d'Ursus, se sentait saisi par une sorte de main énorme et obscure. Être manié par l'inconnu de la loi, c'est effrayant. On est brave en présence de tout, et l'on se déconcerte en présence de la justice. Pourquoi? c'est que la justice de l'homme n'est que crépusculaire, et que le juge s'y meut à tâtons. Gwynplaine se rappelait ce qu'Ursus lui avait dit de la nécessité du silence; il voulait revoir Dea; il y avait dans sa situation on ne sait quoi de discrétionnaire qu'il ne voulait pas irriter. Parfois vouloir éclaircir, c'est empirer. Pourtant, d'un autre côté, la pesée de cette aventure était si forte qu'il finit par y céder, et qu'il ne put retenir une question.
- Messieurs, demanda-t-il, où me conduisez-vous?
On ne lui répondit pas.
C'était la loi des prises de corps silencieuses, et le texte normand est formel: A silentiariis ostio proepositis introducti sunt.
Ce silence glaça Gwynplaine. Jusque-là il s'était cru fort; il se suffisait; se suffire, c'est être puissant. Il avait vécu isolé, s'imaginant qu'être isolé, c'est être inexpugnable. Et voilà que tout à coup il se sentait sous la pression de la hideuse force collective. De quelle façon se débattre avec cet anonyme horrible, la loi? Il défaillait sous l'énigme. Une peur d'une espèce inconnue avait trouvé le défaut de son armure. Et puis il n'avait pas dormi, il n'avait pas mangé; à peine avait-il trempé ses lèvres dans une tasse de thé. Il avait eu toute la nuit une sorte de délire, et il lui restait de la fièvre. Il avait soif, il avait faim peut-être. L'estomac mécontent dérange tout. Depuis la veille, il était assailli d'incidents. Les émotions qui le tourmentaient le soutenaient; sans l'ouragan, la voile serait chiffon. Mais cette faiblesse profonde du haillon que le vent gonfle jusqu'à ce qu'il le déchire, il la sentait en lui. Il sentait venir l'affaissement. Allait-il tomber sans connaissance sur le pavé? Se trouver mal, c'est la ressource de la femme et l'humiliation de l'homme. Il se roidissait, mais il tremblait.
Il avait la sensation de quelqu'un qui perd pied.
VIII. GÉMISSEMENT
On se mit en marche.
On avança dans le couloir.
Aucun greffe préalable. Aucun bureau avec registres. Les prisons de ce temps-là n'étaient point paperassières. Elles se contentaient de se fermer sur vous, souvent sans savoir pourquoi. Être une prison, et avoir des prisonniers, cela leur suffisait.
Le cortège avait dû s'allonger et prendre la forme du corridor. On marchait presque un à un; d'abord le wapentake, ensuite Gwynplaine, ensuite le justicier-quorum; puis les gens de police, avançant en bloc et bouchant le corridor derrière Gwynplaine comme un tampon. Le couloir se resserrait; maintenant Gwynplaine touchait le mur de ses deux coudes; la voûte en caillou noyé de ciment avait d'intervalle en intervalle des voussures de granit en saillie faisant étranglement; il fallait baisser le front pour passer; pas de course possible dans ce corridor; la fuite eût ét forcée de marcher lentement; ce boyau faisait des détours; toutes les entrailles sont tortueuses, celles d'une prison comme celles d'un homme; ça et là, tantôt à droite, tantôt à gauche, des coupures dans le mur, carrées et closes de grosses grilles, laissaient apercevoir des escaliers, ceux-ci montant, ceux-l plongeant. On arriva à une porte fermée, elle s'ouvrit,
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