bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - L'homme qui rit

que de voir dans ce carrosse le véhicule d'un magistrat en tournée. Ce qui était moins simple, c'est que le
personnage supposé magistrat était descendu, non de la voiture même, mais de la loge de devant, place

qui n'est pas habituellement celle du maître. Autre particularité: on voyageait à cette époque, en

Angleterre, de deux façons, par «le carrosse de diligence» à raison d'un shelling tous les cinq milles, et en

poste à franc étrier moyennant trois sous par mille et quatre sous au postillon après chaque poste; une

voiture de maître, qui se passait la fantaisie de voyager par relais, payait par cheval et par mille autant de

shellings que le cavalier courant la poste payait de sous; or la voiture arrêtée devant la geôle de

Southwark était attelée de quatre chevaux et avait deux postillons, luxe de prince. Enfin, ce qui achevait

d'exciter et de déconcerter les conjectures, cette voiture était minutieusement fermée. Les panneaux

pleins étaient levés. Les vitres étaient bouchées avec des volets; toutes les ouvertures par où l'oeil eût pu

pénétrer étaient masquées; du dehors on ne pouvait rien voir dedans, et il est probable que du dedans on

ne pouvait rien voir dehors. Du reste, il ne semblait pas qu'il y eût quelqu'un dans cette voiture.

Southwark étant dans le Surrey, c'est au shériff du comté de Surrey que ressortissait la prison de
Southwark. Ces juridictions distinctes étaient très fréquentes en Angleterre. Ainsi, par exemple, la Tour

de Londres n'était supposée située dans aucun comté; c'est-à-dire que, légalement, elle était en quelque

sorte en l'air. La Tour ne reconnaissait d'autre autorité juridique que son constable, qualifié custos

turris
. La Tour avait sa juridiction, son église, sa cour de justice et son gouvernement à part.
L'autorité du custos, ou constable, s'étendait hors de Londres sur vingt et un hamlets,

traduisez: hameaux. Comme en Grande-Bretagne les singularités légales se greffent les unes sur

les autres, l'office de maître canonnier d'Angleterre relevait de la Tour de Londres.

D'autres habitudes légales semblent plus bizarres encore. Ainsi la cour de l'amirauté anglaise consulte et
applique les lois de Rhodes et d'Oleron (île française qui a été anglaise).

Le shériff d'une province était très considérable. Il était toujours écuyer, et quelquefois chevalier. Il était
qualifi spectabilis dans les vieilles chartes; «homme à regarder». Titre intermédiaire entre

illustris et clarissimus, moins que le premier, plus que le second. Les shériffs des comtés

étaient jadis choisis par le peuple; mais Edouard II, et après lui Henri VI, ayant repris cette nomination

pour la couronne, les shériffs étaient devenus une émanation royale. Tous recevaient leur commission de

sa majesté, excepté le shériff du Westmoreland qui était héréditaire, et les shériffs de Londres et de

Midlesex qui étaient élus par la livery dans le Commonhall. Les shériffs de Galles et de Chester

possédaient de certaines prérogatives fiscales. Toutes ces charges subsistent encore en Angleterre, mais,

usées peu à peu au frottement des moeurs et des idées, elles n'ont plus la même physionomie qu'autrefois.

Le shériff du comté avait la fonction d'escorter et de protéger les «juges itinérants». Comme on a deux

bras, il avait deux officiers, son bras droit, le sous-shériff, et son bras gauche, le justicier-quorum. Le

justicier-quorum, assisté du bailli de la centaine, qualifié wapentake, appréhendait, interrogeait, et, sous

la responsabilité du shériff, emprisonnait, pour être jugés par les juges de circuit, les voleurs, meurtriers,

séditieux, vagabonds, et tous gens de félonie. La nuance entre le sous-shériff et le justicier-quorum, dans

leur service hiérarchique vis-à-vis du shériff, c'est que le sous-shériff accompagnait, et que le

justicier-quorum assistait. Le shériff tenait deux cours, une cour sédentaire et centrale, la County-court, et

une cour voyageante, la Shériff-turn. Il représentait ainsi l'unité et l'ubiquité. Il pouvait comme juge se

faire aider et renseigner, dans les questions litigieuses, par un sergent de la coiffe, dit sergens

coifae
, qui est un sergent en droit et qui porte, sous la calotte noire, une coiffe de toile blanche de
Cambrai. Le shériff désencombrait les maisons de justice; quand il arrivait dans une ville de sa province,

il avait le droit d'expédier sommairement les prisonniers, ce qui aboutissait soit à leur renvoi, soit à leur

pendaison, et ce qui s'appelait «délivrer la geôle», goal delivery. Le shériff présentait le bill de

< page précédente | 237 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.