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Victor Hugo - L'homme qui rit

On éprouvait, en présence de ces constructions inclémentes et sauvages, la même angoisse que
ressentaient les navigateurs antiques devant les enfers d'esclaves dont parle Plaute, îles ferricrépitantes,

ferricrepiditae insulae, lorsqu'ils passaient assez près pour entendre le bruit des chaînes.

La geôle de Southwark, ancien lieu d'exorcismes et de tourments, avait d abord eu pour spécialité les
sorciers, ainsi que l'indiquaient ces deux vers gravés sur une pierre fruste au-dessus du guichet:

Sunt arreptitii vexati doemone multo.
Est energumenus quem doemon possidet unus.[1]

[1] Dans le démoniaque un enfer se démène. Avec un simple
diable, on n'est qu'énergumène.

Vers qui fixent la nuance délicate entre le démoniaque et l'énergumène.

Au-dessus de cette inscription était clouée à plat contre le mur, signe de haute justice, une échelle de
pierre, laquelle avait ét de bois jadis, mais changée en pierre par l'enfouissement dans la terre pétrifiante

du lieu nommé Aspley-Gowis, près l'abbaye de Woburn.

La prison de Southwark, aujourd'hui démolie, donnait sur deux rues, auxquelles, comme gate,
elle avait autrefois servi de communication, et avait deux portes; sur la grande rue, la porte d'apparat,

destinée aux autorités, et, sur la ruette, la porte de souffrance, destinée au reste des vivants. Et aux

trépassés aussi; car lorsqu'il mourait un prisonnier dans la geôle, c'était par là que le cadavre sortait. Une

libération comme une autre.

La mort, c'est l'élargissement dans l'infini.

C'est par l'entrée de souffrance que Gwynplaine venait d'être introduit dans la prison.

La ruette, nous l'avons dit, n'était autre chose qu'un petit chemin caillouté, serré entre deux murs se
faisant face. Il y a en ce genre à Bruxelles le passage dit: Rue d'une personne. Les deux murs

étaient inégaux; le haut mur était la prison, le mur bas était le cimetière. Ce mur bas, clôture du

pourrissoir mortuaire de la geôle, ne dépassait guère la stature d'un homme. Il était percé d'une porte,

vis-à-vis le guichet de la geôle. Les morts n'avaient que la peine de traverser la rue. Il suffisait de longer

le mur une vingtaine de pas pour entrer au cimetière. Sur la muraille haute était appliquée une échelle

patibulaire, en face sur la muraille basse était sculptée une tête de mort. L'un de ces murs n'égayait pas

l'autre.

VI. QUELLES MAGISTRATURES IL Y AVAIT SOUS LES PERRUQUES D'AUTREFOIS

Quelqu'un qui, en ce moment-là, eût regardé de l'autre côté de la prison, du côté de la façade, eût aperçu
la grande rue de Southwark, et eût pu remarquer, en station devant la porte monumentale et officielle de

la geôle, une voiture de voyage, reconnaissable à sa «loge de carrosse» qu'on appellerait aujourd'hui

cabriolet. Un cercle de curieux entourait cette voiture. Elle était armoriée, et l'on en avait vu descendre un

personnage qui était entré dans la prison; probablement un magistrat, conjecturait la foule; les magistrats

en Angleterre étant souvent nobles et ayant presque toujours «droit d'écuage». En France, blason et robe

s'excluaient presque; le duc de Saint-Simon dit en parlant des magistrats: «Les gens de cet état.» En

Angleterre un gentilhomme n'était point déshonoré parce qu'il était juge.

Le magistrat ambulant existe en Angleterre; il s'appelle juge de circuit, et rien n'était plus simple

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