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Victor Hugo - L'homme qui rit

gypsies, dont elle voulait se débarrasser, que des loups, dont elle s'était nettoyée.

En cela l'anglais diffère de l'irlandais qui prie les saints pour la santé du loup et l'appelle «mon parrain».

La loi anglaise pourtant, de même qu'elle tolérait, on vient de le voir, le loup apprivoisé et domestiqué,
devenu en quelque sorte un chien, tolérait le vagabond à état, devenu un sujet. On n'inquiétait ni le

saltimbanque, ni le barbier ambulant, ni le physicien, ni le colporteur, ni le savant en plein vent, attendu

qu'ils ont un métier pour vivre. Hors de là, et à ces exceptions près, l'espèce d'homme libre qu'il y a dans

l'homme errant faisait peur à la loi. Un passant était un ennemi public possible. Cette chose moderne,

flâner, était ignorée; on ne connaissait que cette chose antique, rôder. La «mauvaise mine», ce je ne sais

quoi que tout le monde comprend et que personne ne peut définir, suffisait pour que la société prît un

homme au collet. Où demeures-tu? Que fais-tu? Et s'il ne pouvait répondre, de dures pénalités

l'attendaient. Le fer et le feu étaient dans le code. La loi pratiquait la cautérisation du vagabondage.

De là, sur tout le territoire anglais, une vraie «loi des suspects» appliquée aux rôdeurs, volontiers
malfaiteurs, disons-le, et particulièrement aux gypsies, dont l'expulsion a été à tort comparée à

l'expulsion des juifs et des maures d'Espagne, et des protestants de France. Quant à nous, nous ne

confondons point une battue avec une persécution.

Les comprachicos, insistons-y, n'avaient rien de commun avec les gypsies. Les gypsies étaient une
nation; les comprachicos étaient un composé de toutes les nations; un résidu, nous l'avons dit; cuvette

horrible d'eaux immondes. Les comprachîcos n'avaient point, comme les gypsies, un idiome à eux; leur

jargon était une promiscuité d'idiomes; toutes les langues mêlées étaient leur langue; ils parlaient un

tohu-bohu. Ils avaient fini par être, ainsi que les gypsies, un peuple serpentant parmi les peuples; mais

leur lien commun était l'affiliation, non la race. A toutes les époques de l'histoire, on peut constater, dans

cette vaste masse liquide qui est l'humanité, de ces ruisseaux d'hommes vénéneux coulant à part, avec

quelque empoisonnement autour d'eux. Les gypsies étaient une famille; les comprachicos étaient une

franc-maçonnerie; maçonnerie ayant, non un but auguste, mais une industrie hideuse. Dernière

différence, la religion. Les gypsies étaient païens, les comprachicos étaient chrétiens; et même bons

chrétiens; comme il sied à une affiliation qui, bien que mélangée de tous les peuples, avait pris naissance

en Espagne, lieu dévôt.

Ils étaient plus que chrétiens, ils étaient catholiques; ils étaient plus que catholiques, ils étaient romains;
et si ombrageux dans leur foi et si purs, qu'ils refusèrent de s'associer avec les nomades hongrois du

comitat de Pesth, commandés et conduits par un vieillard ayant pour sceptre un bâton à pomme d'argent

que surmonte l'aigle d'Autriche à deux têtes. Il est vrai que ces hongrois étaient schismatiques au point de

célébrer l'Assomption le 27 août, ce qui est abominable.

En Angleterre, tant que régnèrent les Stuarts, l'affiliation des comprachicos fut, nous en avons laissé
entrevoir les motifs, peu près protégée. Jacques II, homme fervent, qui persécutait les juifs et traquait les

gypsies, fut bon prince pour les comprachicos. On a vu pourquoi. Les comprachicos étaient acheteurs de

la denrée humaine dont le roi était marchand. Ils excellaient dans les disparitions. Le bien de l'État veut

de temps en temps des disparitions. Un héritier gênant, en bas âge, qu'ils prenaient et qu'ils maniaient,

perdait sa forme. Ceci facilitait les confiscations. Les transferts de seigneuries aux favoris en étaient

simplifiés. Les comprachicos étaient de plus très discrets et très taciturnes, s'engageaient au silence, et

tenaient parole, ce qui est nécessaire pour les choses d'État. Il n'y avait presque pas d'exemple qu'ils

eussent trahi les secrets du roi. C'était, il est vrai, leur intérêt. Et si le roi eût perdu confiance, ils eussent

été fort en danger, Ils étaient donc de ressource au point de vue de la politique. En outre, ces artistes

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