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Victor Hugo - L'homme qui rit

Ils étaient de tous les pays. Sous ce nom, comprachicos, fraternisaient des anglais, des français,
des castillans, des allemands, des italiens. Une même pensée, une même superstition, l'exploitation en

commun d'un même métier, font de ces fusions. Dans cette fraternité de bandits, des levantins

représentaient l'orient, des ponantais représentaient l'occident. Force basques y dialoguaient avec force

irlandais, le basque et l'irlandais se comprennent, ils parlent le vieux jargon punique; ajoutez à cela les

relations intimes de l'Irlande catholique avec la catholique Espagne. Relations telles qu'elles ont fini par

faire pendre Londres presque un roi d'Irlande, le lord gallois de Brany, ce qui a produit le comté de

Letrim.

Les comprachicos étaient plutôt une association qu'une peuplade, plutôt un résidu qu'une association.
C'était toute la gueuserie de l'univers ayant pour industrie un crime. C'était une sorte de peuple arlequin

composé de tous les haillons. Affilier un homme, c'était coudre une loque.

Errer était la loi d'existence des comprachicos. Apparaître, puis disparaître. Qui n'est que toléré ne prend
pas racine. Même dans les royaumes où leur industrie était pourvoyeuse des cours, et, au besoin,

auxiliaire du pouvoir royal, ils étaient parfois tout à coup rudoyés. Les rois utilisaient leur art et mettaient

les artistes aux galères. Ces inconséquences sont dans le va-et-vient du caprice royal. Car tel est notre

plaisir.

Pierre qui roule et industrie qui rôdent n'amassent pas de mousse. Les comprachicos étaient pauvres. Ils
auraient pu dire ce que disait cette sorcière maigre et en guenilles voyant s'allumer la torche du bûcher:

Le jeu n'en vaut pas la chandelle. - Peut-être, probablement même, leurs chefs, restés inconnus, les

entrepreneurs en grand du commerce des enfants, étaient riches. Ce point, après deux siècles, serait

malais éclaircir.

C'était, nous l'avons dit, une affiliation. Elle avait ses lois, son serment, ses formules. Elle avait presque
sa cabale. Qui voudrait en savoir long aujourd'hui sur les comprachicos n'aurait qu'à aller en Biscaye et

en Galice. Comme il y avait beaucoup de basques parmi eux, c'est dans ces montagnes-là qu'est leur

légende. On parle encore à l'heure qu'il est des comprachicos Oyarzun, à Urbistondo, à Leso, à

Astigarraga. Aguarda te, nino, que voy u llamar al comprachicos[1]! est dans ce pays-là le cri

d'intimidation des mères aux enfants.

[1] Prends garde, je vais appeler le comprachicos.

Les comprachicos, comme les tchiganes et les gypsies, se donnaient des rendez-vous; de temps en temps,
les chefs échangeaient des colloques. Ils avaient, au dix-septième siècle, quatre principaux points de

rencontre. Un en Espagne, le défil de Pancorbo; un en Allemagne, la clairière dite la Mauvaise Femme,

près Diekirch, où il y a deux bas-reliefs énigmatiques représentant une femme qui a une tête et un

homme qui n'en a pas; un en France, le tertre où était la colossale statue Massue-la-Promesse, dans

l'ancien bois sacré Borvo-Tomona, près de Bourbonne-Ies-Bains; un en Angleterre, derrière le mur du

jardin de William Chaloner, écuyer de Gisbrough en Cleveland dans York, entre la tour carrée et le grand

pignon percé d'une porte ogive.

VI

Les lois contre les vagabonds ont toujours été très rigoureuses en Angleterre. L'Angleterre, dans sa
législation gothique, semblait s'inspirer de ce principe: Homo errans fera errante pejor. Un de ses

statuts spéciaux qualifie l'homme sans asile "plus dangereux que l'aspic, le dragon, le lynx et le basilic"

(atrocior aspide, dracone, lynce et basilico). L'Angleterre a longtemps eu le même souci des

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