|
Victor Hugo - L'homme qui rit
l'admirable xoloitzeniski. J'ajoute qu'il est humble. Il a la modestie d'un loup utile aux humains. Il est secourable et charitable, silencieusement. Sa patte gauche ignore la bonne action qu'a faite sa patte droite. Tels sont ses mérites. De cet autre, mon deuxième ami, je ne dis qu'un mot; c'est un monstre. Vous l'admirerez. Il fut jadis abandonné par des pirates sur les bords du sauvage océan. Celle-ci est une aveugle. Est-ce une exception? Non. Nous sommes tous des aveugles. L'avare est un aveugle; il voit l'or et ne voit pas la richesse. Le prodigue est un aveugle; il voit le commencement et ne voit pas la fin. La coquette est une aveugle; elle ne voit pas ses rides. Le savant est un aveugle; il ne voit pas son ignorance. L'honnête homme est un aveugle; il ne voit pas le coquin. Le coquin est un aveugle; il ne voit pas Dieu. Dieu est un aveugle; le jour où il a créé le monde, il n'a pas vu que le diable se fourrait dedans. Moi je suis un aveugle; je parle, et je ne vois pas que vous êtes des sourds. Cette aveugle-ci, qui nous accompagne, est une prêtresse mystérieuse. Vesta lui eût confié son tison. Elle a dans le caractère des obscurités douces comme les hiatus qui s'ouvrent dans la laine d'un mouton. Je la crois fille de roi, sans l'affirmer. Une louable défiance est l'attribut du sage. Quant à moi, je ratiocine et je médicamente. Je pense et je panse. Chirurgus sum. Je guéris les fièvres, miasmes et pestes. Presque toutes nos phlegmasies et souffrances sont des exutoires, et, bien soignées, nous débarrassent gentiment d'autres maux qui seraient pires. Nonobstant, je ne vous conseille pas d'avoir un anthrax, autrement dit carbuncle. C'est une maladie bête qui ne sert à rien. On en meurt, mais c'est tout. Je ne suis pas inculte ni rustique. J'honore l'éloquence et la poésie, et je vis avec ces déesses dans une intimit innocente. Et je termine par un avis. Gentlemen et gentlewomen, en vous, du côté d'où vient la lumière, cultivez la vertu, la modestie, la probité, la justice et l'amour. Chacun ici-bas peut, comme cela, avoir son petit pot de fleurs sur sa fenêtre. Milords et messieurs, j'ai dit. Le spectacle va commencer.
L'homme, matelot probable, qui écoutait du dehors, entra dans la salle basse de l'inn, la traversa, paya quelque monnaie qu'on lui demanda, pénétra dans une cour pleine de public, aperçut au fond de la cour une baraque à roues, toute grande ouverte, et vit sur ce tréteau un homme vieux vêtu d'une peau d'ours, un homme jeune qui avait l'air d'un masque, une fille aveugle, et un loup.
- Vivedieu! s'écria-t-il, voilà d'admirables gens.
III. OU LE PASSANT REPARAIT
La Green-Box, on vient de la reconnaître, était arrivée Londres. Elle s'était établie à Southwark. Ursus avait ét attiré par le bowling-green, lequel avait cela d'excellent, que la foire n'y chômait jamais; pas même en hiver.
Voir le dôme de Saint-Paul avait été agréable à Ursus.
Londres, à tout prendre, est une ville qui a du bon. Avoir dédi une cathédrale à saint Paul, c'est de la bravoure. Le vrai saint cathédral est saint Pierre. Saint Paul est suspect d'imagination, et, en matière ecclésiastique, imagination signifie hérésie. Saint Paul n'est saint qu'avec des circonstances atténuantes. Il n'est entré au ciel que par la porte des artistes.
Une cathédrale est une enseigne. Saint Pierre indique Rome, la ville du dogme; saint Paul signale Londres, la ville du schisme.
Ursus, dont la philosophie avait de si grands bras qu'elle contenait tout, était homme à apprécier ces nuances, et son attrait pour Londres venait peut-être d'un certain goût pour saint Paul.
La grande cour de l'inn Tadcaster avait fixé le choix d'Ursus. La Green-Box semblait prévue par cette
|