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Victor Hugo - L'homme qui rit

restait fermée.

Il fallait traverser le cabaret pour entrer dans la cour.

Il y avait dans l'inn Tadcaster un maître et un boy. Le maître s'appelait maître Nicless. Le boy s'appelait
Govicum. Maître Nicless, - Nicolas sans doute, qui devient par la prononciation anglaise Nicless, - était

un veuf avare et tremblant et ayant le respect des lois. Du reste, poilu aux sourcils et sur les mains. Quant

au garçon de quatorze ans qui versait à boire et répondait au nom de Govicum, c'était une grosse tête

joyeuse avec un tablier. Il était tondu ras, signe de servitude.

Il couchait au rez-de-chaussée, dans un réduit où l'on avait jadis mis un chien. Ce réduit avait pour
fenêtre une lucarne ouvrant sur le bowling-green.

II. ÉLOQUENCE EN PLEIN VENT

Un soir qu'il faisait grand vent, et assez froid, et qu'on avait toutes les raisons du monde de se hâter dans
la rue, un homme qui cheminait dans le Tarrinzeau-field, sous le mur de l'auberge Tadcaster, s'arrêta

brusquement. On était dans les derniers mois de l'hiver de 1704 à 1705. Cet homme, dont les vêtements

indiquaient un matelot, était de bonne mine et de belle taille, ce qui est prescrit aux gens de cour et n'est

pas défendu aux gens du peuple. Pourquoi s'était-il arrêté? Pour écouter. Qu'écoutait-il? Une voix qui

parlait probablement dans une cour, de l'autre côté du mur, voix un peu sénile, mais pourtant si haute,

qu'elle venait jusqu'aux passants dans la rue. En même temps, on entendait, dans l'enclos où la voix

pérorait, un bruit de foule. Cette voix disait:

- Hommes et femmes de Londres, me voici. Je vous félicite cordialement d'être anglais. Vous êtes un
grand peuple. Je dis plus, vous êtes une grande populace. Vos coups de poing sont encore plus beaux que

vos coups d'épée. Vous avez de l'appétit. Vous êtes la nation qui mange les autres. Fonction magnifique.

Cette succion du monde classe à part l'Angleterre. Comme politique et philosophie, et maniement des

colonies, populations, et industries, et comme volonté de faire aux autres du mal qui est pour soi du bien,

vous êtes particuliers et surprenants. Le moment approche où il y aura sur la terre deux écriteaux; sur l'un

on lira: Côté des hommes; sur l'autre on lira: Côté des anglais. Je constate ceci à votre

gloire, moi qui ne suis ni anglais, ni homme, ayant l'honneur d'être un docteur. Cela va ensemble.

Gentlemen, j'enseigne. Quoi? Deux espèces de choses, celles que je sais et celles que j'ignore. Je vends

des drogues et je donne des idées. Approchez, et écoutez. La science vous y convie. Ouvrez votre oreille.

Si elle est petite, elle tiendra peu de vérité; si elle est grande, beaucoup de stupidité y entrera. Donc,

attention. J'enseigne la Pseudodoxia Epidemica. J'ai un camarade qui fait rire, moi je fais penser. Nous

habitons la même boîte, le rire étant d'aussi bonne famille que le savoir. Quand on demandait à

Démocrite: Comment savez-vous? il répondait: Je ris. Et moi, si l'on me demande: Pourquoi riez-vous? je

répondrai: Je sais. Du reste, je ne ris pas. Je suis le rectificateur des erreurs populaires. J'entreprends le

nettoyage de vos intelligences. Elles sont malpropres. Dieu permet que le peuple se trompe et soit

trompé. Il ne faut pas avoir de pudeurs bêtes; j'avoue franchement que je crois en Dieu, même quand il a

tort. Seulement, quand je vois des ordures, - les erreurs sont des ordures, - je les balaie. Comment sais-je

ce que je sais? Cela ne regarde que moi. Chacun prend la science comme il peut. Lactance faisait des

questions à une tête de Virgile en bronze qui lui répondait; Sylvestre II dialoguait avec les oiseaux; les

oiseaux parlaient-ils? le pape gazouillait-il? Questions. L'enfant mort du rabbin Éléazar causait avec saint

Augustin. Entre nous, je doute de tous ces faits, excepté du dernier. L'enfant mort parlait, soit; mais il

avait sous la langue une lame d'or, où étaient gravées diverses constellations. Donc il trichait. Le fait

s'explique. Vous voyez ma modération. Je sépare le vrai du faux. Tenez, voici d'autres erreurs que vous

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