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Victor Hugo - L'homme qui rit

Non seulement les comprachicos ôtaient à l'enfant son visage, mais ils lui ôtaient sa mémoire. Du moins
ils lui en ôtaient ce qu'ils pouvaient. L'enfant n'avait point conscience de la mutilation qu'il avait subie.

Cette épouvantable chirurgie laissait trace sur sa face, non dans son esprit. Il pouvait se souvenir tout au

plus qu'un jour il avait été saisi par des hommes, puis qu'il s'était endormi, et qu'ensuite on l'avait guéri.

Guéri de quoi? il l'ignorait. Des brûlures par le soufre et des incisions par le fer, il ne se rappelait rien.

Les comprachicos, pendant l'opération, assoupissaient le petit patient au moyen d'une poudre stupéfiante

qui passait pour magique et qui supprimait la douleur. Cette poudre a été de tout temps connue en Chine,

et y est encore employée à l'heure qu'il est, La Chine a eu avant nous toutes nos inventions, l'imprimerie,

l'artillerie, l'aérostation, le chloroforme. Seulement la découverte qui en Europe prend tout de suite vie et

croissance, et devient prodige et merveille, reste embryon en Chine et s'y conserve morte. La Chine est

un bocal de foetus.

Puisque nous sommes en Chine, restons-y un moment encore pour un détail. En Chine, de tout temps, on
a vu la recherche d'art et d'industrie que voici: c'est le moulage de l'homme vivant. On prend un enfant de

deux ou trois ans, on le met dans un vase de porcelaine plus ou moins bizarre, sans couvercle et sans

fond, pour que la tête et les pieds passent. Le jour on tient ce vase debout, la nuit on le couche pour que

l'enfant puisse dormir. L'enfant grossit ainsi sans grandir, emplissant de sa chair comprimée et de ses os

tordus les bossages du vase. Cette croissance en bouteille dure plusieurs années. A un moment donné,

elle est irrémédiable. Quand on juge que cela a pris et que le monstre est fait, on casse le vase, l'enfant en

sort, et l'on a un homme ayant la forme d'un pot.

C'est commode; on peut d'avance se commander son nain de la forme qu'on veut.

V

Jacques II toléra les comprachicos. Par une bonne raison, c'est qu'il s'en servait. Cela du moins lui arriva
plus d'une fois. On ne dédaigne pas toujours ce qu'on méprise. Cette industrie d'en bas, expédient

excellent parfois pour l'industrie d'en haut qu'on nomme la politique, était volontairement laissée

misérable, mais point persécutée. Aucune surveillance, mais une certaine attention. Cela peut être utile.

La loi fermait un oeil, le roi ouvrait l'autre.

Quelquefois le roi allait jusqu'à avouer sa complicité. Ce sont là les audaces du terrorisme monarchique.
Le défiguré était fleurdelysé; on lui ôtait la marque de Dieu, on lui mettait la marque du roi. Jacob

Astley, chevalier et baronnet, seigneur de Melton, constable dans le comté de Norfolk, eut dans sa

famille un enfant vendu, sur le front duquel le commissaire vendeur avait imprimé au fer chaud une fleur

de lys. Dans de certains cas, si l'on tenait à constater, pour des raisons quelconques, l'origine royale de la

situation nouvelle faite à l'enfant, on employait ce moyen. L'Angleterre nous a toujours fait l'honneur

d'utiliser, pour ses usages personnels, la fleur de lys,

Les comprachicos, avec la nuance qui sépare une industrie d'un fanatisme, étaient analogues aux
étrangleurs de l'Inde; ils vivaient entre eux, en bandes, un peu baladins, mais par prétexte. La circulation

leur était ainsi plus facile. Ils campaient ça et là, mais graves, religieux et n'ayant avec les autres nomades

aucune ressemblance, incapables de vol. Le peuple les a longtemps confondus à tort avec les morîsques

d'Espagne et les morisques de Chine. Les morisques d'Espagne étaient faux monnayeurs, les morisques

de Chine étaient filous. Rien de pareil chez les comprachicos. C'étaient d'honnêtes gens. Qu'on en pense

ce qu'on voudra, ils étaient parfois sincèrement scrupuleux. Ils poussaient une porte, entraient,

marchandaient un enfant, payaient et l'emportaient. Cela se faisait correctement.

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