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Victor Hugo - L'homme qui rit

chambre très creuse au milieu du bâtiment et deux tillacs, l'un l'avant, l'autre à l'arrière, pontés ras,
comme les vaisseaux de fer à tourelle d'aujourd'hui, ce qui avait l'avantage de diminuer la prise du flot

sur le navire dans les gros temps, et l'inconvénient d'exposer l'équipage aux coups de mer, à cause de

l'absence de parapet. Rien n'arrêtait au bord celui qui allait tomber. De là de fréquentes chutes et des

pertes d'hommes qui ont fait abandonner ce gabarit. La pause Vograat allait droit en Hollande et

ne faisait même pas escale à Gravesend.

Une antique corniche de pierre, roche autant que maçonnerie, longeait le bas de l'Effroc-Stone, et,
praticable à toute mer, facilitait l'abord des bateaux amarrés au mur. Le mur était de distance en distance

coupé d'escaliers. Il marquait la pointe sud de Southwark. Un remblai permettait aux passants de

s'accouder au haut de l'Effroc-Stone comme au parapet d'un quai. De là on voyait la Tamise. De l'autre

côté de l'eau, Londres cessait. Il n'y avait plus que des champs.

En amont de l'Effroc-Stone, au coude de la Tamise, presque vis-à-vis le palais de Saint-James, derrière
Lambeth-House, non loin de la promenade appelée alors Foxhall (vaux-hall probablement), il y

avait, entre une poterie où l'on faisait de la porcelaine et une verrerie où l'on faisait des bouteilles peintes,

un de ces vastes terrains vagues où l'herbe pousse, appelés autrefois en France cultures et mails, et en

Angleterre bowling-greens. De bowling-green, tapis vert à rouler une boule, nous avons fait boulingrin.

On a aujourd'hui ce pré-là dans sa maison; seulement on le met sur une table, il est en drap au lieu d'être

en gazon, et on l'appelle billard.

Du reste, on ne voit pas pourquoi, ayant boulevard (boule-vert), qui est le même mot que
bowling-green, nous nous sommes donné boulingrin. Il est surprenant qu'un personnage

grave comme le dictionnaire ait de ces luxes inutiles.

Le bowling-green de Southwark s'appelait Tarrinzeau-field, pour avoir appartenu jadis aux barons
Hastings, qui sont barons Tarrinzeau and Mauchline. Des lords Hastings, le Tarrinzeau-field avait passé

aux lords Tadcaster, lesquels l'avaient exploité en lieu public, ainsi que plus tard un duc d'Orléans a

exploité le Palais-Royal. Puis le Tarrinzeau-field était devenu vaine pâture et propriété paroissiale.

Le Tarrinzeau-field était une sorte de champ de foire permanent, encombré d'escamoteurs, d'équilibristes,
de bateleurs, et de musiques sur des tréteaux, et toujours plein d'imbéciles qui «viennent regarder le

diable», comme disait l'archevêque Sharp. Regarder le diable, c'est aller au spectacle.

Plusieurs inns, qui prenaient et envoyaient du public à ces théâtres forains, s'ouvraient sur cette place
fériée toute l'année et y prospéraient. Ces inns étaient de simples échoppes, habitées seulement le jour. Le

soir le tavernier mettait dans sa poche la clef de la taverne, et s'en allait. Un seul de ces inns était une

maison. Il n'y avait pas d'autre logis dans tout le bowling-green, les baraques du champ de foire pouvant

toujours disparaître d'un moment à l'autre, vu l'absence d'attache et le vagabondage de tous ces

saltimbanques. Les bateleurs ont une vie déracinée.

Cet inn, appelé l'inn Tadcaster, du nom des anciens seigneurs, plutôt auberge que taverne, et plutôt
hôtellerie qu'auberge, avait une porte cochère et une assez grande cour.

La porte cochère, ouvrant de la cour sur la place, était la porte légitime de l'auberge Tadcaster, et avait à
côté d'elle une porte bâtarde par où l'on entrait. Qui dit bâtarde dit préférée. Cette porte basse était la

seule par où l'on passât. Elle donnait dans le cabaret proprement dit, qui était un large galetas enfumé,

garni de tables et bas de plafond. Elle était surmontée d'une fenêtre au premier étage, aux ferrures de

laquelle était ajustée et pendue l'enseigne de l'inn. La grande porte, barrée et verrouillée à demeure,

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