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Victor Hugo - L'homme qui rit
délicate, dormait quelques heures, pendant que Gwynplaine et Ursus faisaient tous les petits travaux du dehors et du dedans qu'exigé la vie nomade.
Il était rare que Gwynplaine rôdât hors de la Green-Box, except dans les routes désertes et les lieux solitaires. Dans les villes, il ne sortait qu'à la nuit, caché par un large chapeau rabattu, afin de ne point user son visage dans la rue.
On ne le voyait à face découverte que sur le théâtre.
Du reste la Green-Box avait peu fréquenté les villes; Gwynplaine, à vingt-quatre ans, n'avait guère vu de plus grandes cités que les Cinq-ports. Sa renommée cependant croissait. Elle commençait à déborder la populace, et elle montait plus haut. Parmi les amateurs de bizarreries foraines et les coureurs de curiosités et de prodiges, on savait qu'il existait quelque part, à l'état de vie errante, tantôt ici, tantôt là, un masque extraordinaire. On en parlait, on le cherchait, on se demandait: Où est-ce? L'Homme qui Rit devenait décidément fameux. Un certain lustre, en rejaillissait sur Chaos vaincu.
Tellement qu'un jour Ursus, ambitieux, dit
- Il faut aller à Londres.
LIVRE TROISIÈME. COMMENCEMENT DE LA FÊLURE
I. L'INN TADCASTER
Londres n'avait à cette époque qu'un pont, le Pont de Londres, avec des maisons dessus. Ce pont reliait à Londres Southwark, faubourg pavé et caillouté avec des galets de la Tamise, tout en ruettes et ruelles, ayant des lieux fort serrés et, comme la cité, quantité de bâtisses, logis et cahutes de bois, pêle-mêle combustible où l'incendie a ses aises. 1666 l'avait prouvé.
Southwark alors se prononçait Soudric; aujourd'hui on prononce Sousouorc, à peu près. Du reste, une excellente manière de prononcer les noms anglais, c'est de ne pas les prononcer du tout. Ainsi, Southampton, dites Stpntn.
C'était le temps où Chatam se prononçait Je t'aime.
Le Southwark de ce temps-là ressemble au Southwark d'aujourd'hui comme Vaugirard ressemble à Marseille. C'était un bourg; c'est une ville. Pourtant il s'y faisait un grand mouvement de navigation. Dans un long vieux mur cyclopéen sur la Tamise étaient scellés des anneaux où s'amarraient les coches de rivière. Ce mur s'appelait le mur d'Effroc ou Effroc-Stone. York, quand elle était saxonne, s'appelait Effroc. La légende contait qu'un duc d'Effroc s'était noyé au pied de ce mur. L'eau en effet y était assez profonde pour un duc. A mer basse il y avait encore six bonnes brasses. L'excellence de ce petit mouillage attirait les navires de mer, et la vieille panse de Hollande, dite la Vograat, venait s'amarrer à l'Effroc-Stone. La Vograat faisait directement une fois par semaine la traversée de Londres à Rotterdam et de Rotterdam à Londres. D'autres coches partaient deux fois par jour, soit pour Deptfort, soit pour Greenwich, soit pour Gravesend, descendant par une marée et remontant par l'autre. Le trajet jusqu'à Gravesend, quoique de vingt milles, se faisait en six heures.
La Vograat était d'un modèle qu'on ne voit plus aujourd'hui que dans les musées de marine. Cette panse était un peu une jonque. En ce temps-là, pendant que la France copiait la Grèce, la Hollande copiait la Chine. La Vograat, lourde coque à deux mâts, était cloisonnée étanche perpendiculairement, avec une
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