bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - L'homme qui rit

quartorzième au banc des barons, a plus d'arbres de haute futaie dans sa montagne que tu n'as de cheveux
sur ton horrible caboche? Sais-tu que lord Norreys de Rycott, qui est la même chose que le comte

d'Abingdon, a un donjon carré de deux cents pieds de haut portant cette devise Virtus ariete

fortior
, ce qui a l'air de vouloir dire la vertu est plus forte qu'un bélier , mais ce qui veut dire,
imbécile! le courage est plus fort qu'une machine de guerre? Oui, j'honore, accepte, respecte et

révère nos seigneurs. Ce sont les lords qui, avec la majesté royale, travaillent procurer et à conserver les

avantages de la nation. Leur sagesse consommée éclate dans les conjonctures épineuses. La préséance sur

tous, je voudrais bien voir qu'ils ne l'eussent pas. Ils l'ont. Ce qui s'appelle en Allemagne principauté et

en Espagne grandesse, s'appelle pairie en Angleterre et en France. Comme on était en droit de trouver ce

monde assex, misérable, Dieu a senti ou le bât le blessait, il a voulu prouver qu'il savait faire des gens

heureux, et il a créé les lords pour donner satisfaction aux philosophes. Cette création-là corrige l'autre, et

tire d'affaire le bon Dieu. C'est pour lui une sortie décente d'une fausse position. Les grands sont grands.

Un pair en parlant de lui-même dit nos. Un pair est un pluriel. Le roi qualifie les pairs

consanguinei nostri. Les pairs ont fait une foule de lois sages, entre autres celle qui condamne à

mort l'homme qui coupe un peuplier de trois ans. Leur suprématie est telle qu'ils ont une langue à eux. En

style héraldique, le noir, qui s'appelle sable pour le peuple des nobles, s'appelle saturne

pour les princes et diamant pour les pairs. Poudre de diamant, nuit étoilée, c'est le noir des

heureux. Et, même entre eux, ils ont des nuances, ces hauts seigneurs. Un baron ne peut laver avec un

vicomte sans sa permission. Ce sont là des choses excellentes, et qui conservent les nations. Que c'est

beau pour un peuple d'avoir vingt-cinq ducs, cinq marquis, soixante-seize comtes, neuf vicomtes et

soixante et un barons, qui font cent soixante-seize pairs, qui les uns sont grâce et les autres seigneurie!

Après cela, quand il y aurait quelques haillons par-ci par-là! Tout ne peut pas être en or. Haillons, soit;

est-ce que ne voilà pas de la pourpre? L'un achète l'autre. Il faut bien que quelque chose soit construit

avec quelque chose. Eh bien, oui, il y a des indigents, la belle affaire! Ils étoffent le bonheur des

opulents. Morbleu! nos lords sont notre gloire. La meute de Charles Mohun, baron Mohun, coûte à elle

seule autant que l'hôpital des lépreux de Mooregate, et que l'hôpital de Christ, fondé pour les enfants en

1553 par Édouard VI. Thomas Osborne, duc de Leeds, dépense par an, rien que pour ses livrées, cinq

mille guinées d'or. Les grands d'Espagne ont un gardien nommé par le roi qui les empêche de se ruiner.

C'est pleutre. Nos lords, à nous, sont extravagants et magnifiques. J'estime cela. Ne déblatérons pas

comme des envieux. Je sais gré à une belle vision qui passe. Je n'ai pas la lumière, mais j'ai le reflet.

Reflet sur mon ulcère, diras-tu. Va-t'en au diable. Je suis un Job heureux de contempler Trimalcion. Oh!

la belle planète radieuse là-haut! c'est quelque chose que d'avoir ce clair de lune. Supprimer les lords,

c'est une opinion qu'Oreste n'oserait soutenir, tout insensé qu'il était. Dire que les lords sont nuisibles ou

inutiles, cela revient à dire qu'il faut ébranler les états, et que les hommes ne sont pas faits pour vivre

comme les troupeaux, broutant l'herbe et mordus par le chien. Le pré est tondu par le mouton, le mouton

est tondu par le berger. Quoi de plus juste? A tondeur, tondeur et demi. Moi, tout m'est égal; je suis un

philosophe, et je tiens à la vie comme une mouche. La vie n'est qu'un pied à terre. Quand je pense que

Henry Bowes Howard, comte de Berkshire, a dans ses écuries vingt-quatre carrosses de gala, dont un à

harnais d'argent et un autre à harnais d'or! Mon Dieu, je sais bien que tout le monde n'a pas vingt-quatre

carrosses de gala, mais il ne faut point déclamer. Parce que tu as eu froid une nuit, ne voilà-t-il pas! Il n'y

a pas que toi. D'autres aussi ont froid et faim. Sais-tu que sans ce froid Dea ne serait pas aveugle, et que

si Dea n'était pas aveugle, elle ne t'aimerait pas! raisonne, buse! Et puis, si tous les gens qui sont épars se

plaignaient, ce serait un beau vacarme. Silence, voilà la règle. Je suis convaincu que le bon Dieu ordonne

aux damnés de se taire, sans quoi ce serait Dieu qui serait damné, d'entendre un cri éternel. Le bonheur

de l'Olympe est au prix du silence du Cocyte. Donc, peuple, tais-toi. Je fais mieux, moi, j'approuve et

j'admire. Tout à l'heure, j'énumérais les lords, mais il faut y ajouter deux archevêques et vingt-quatre

< page précédente | 185 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.