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Victor Hugo - L'homme qui rit

qu'après tout, ce rire passé, Chaos vaincu se retrouvait au fond des esprits et qu'il leur en restait
quelque chose. Il ne se trompait peut-être point tout à fait; le tassement d'une oeuvre se fait dans le

public. La vérité est que cette populace, attentive à ce loup, à cet ours, à cet homme, puis à cette musique,

à ces hurlements domptés par l'harmonie, à cette nuit dissipée par l'aube, à ce chant dégageant la lumière,

acceptait avec une sympathie confuse et profonde, et même avec un certain respect attendri, ce

drame-poëme de Chaos vaincu, cette victoire de l'esprit sur la matière, aboutissant à la joie de

l'homme.

Tels étaient les plaisirs grossiers du peuple.

Ils lui suffisaient. Le peuple n'avait pas le moyen d'aller aux «nobles matches» de la gentry, et ne pouvait,
comme les seigneurs et gentilshommes, parier mille guinées pour Helmsgail contre Phelem-ghe-madone.

X. COUP D'OEIL DE CELUI QUI EST HORS DE TOUT SUR LES CHOSES ET SUR LES
HOMMES

L'homme a une pensée, se venger du plaisir qu'on lui fait. De l le mépris pour le comédien.

Cet être me charme, me divertit, m'enseigne, m'enchante, me console, me verse l'idéal, m'est agréable et
utile, quel mal puis-je lui rendre? L'humiliation. Le dédain, c'est le soufflet à distance. Souffletons-le. Il

me plaît, donc il est vil. Il me sert, donc je le hais. Où y a-t-il une pierre que je la lui jette? Prêtre, donne

la tienne. Philosophe, donne la tienne. Bossuet, excommunie-le. Rousseau, insulte-le. Orateur, crache-lui

les cailloux de ta bouche. Ours, lance-lui ton pavé. Lapidons l'arbre, meurtrissons le fruit, et

mangeons-le. Bravo! et A bas! Dire les vers des poëtes, c'est être pestiféré. Histrion, va! mettons-le au

carcan dans son succès. Achevons-lui son triomphe en huée. Qu'il amasse la foule et qu'il crée la

solitude. Et c'est ainsi que les classes riches, dites hautes classes, ont inventé pour le comédien cette

forme d'isolement, l'applaudissement.

La populace est moins féroce. Elle ne haïssait point Gwynplaine. Elle ne le méprisait pas non plus.
Seulement le dernier calfat du dernier équipage de la dernière caraque amarrée dans le dernier des ports

d'Angleterre se considérait comme incommensurablement supérieur à cet amuseur de «la canaille», et

estimait qu'un calfat est autant audessus d'un saltimbanque qu'un lord est au-dessus d'un calfat.

Gwynplaine était donc, comme tous les comédiens, applaudi et isolé. Du reste, ici-bas tout succès est
crime, et s'expie. Qui a la médaille a le revers.

Pour Gwynplaine il n'y avait point de revers. En ce sens que les deux côtés de son succès lui agréaient. Il
était satisfait de l'applaudissement, et content de l'isolement. Par l'applaudissement, il était riche; par

l'isolement, il était heureux.

Être riche, dans ces bas-fonds, c'est n'être plus misérable. C'est n'avoir plus de trous à ses vêtements, plus
de froid dans son âtre, plus de vide dans son estomac. C'est manger à son appétit et boire à sa soif. C'est

avoir tout le nécessaire, y compris un sou a donner a un pauvre. Cette richesse indigente, suffisante à la

liberté, Gwynplaine l'avait.

Du côté de l'âme, il était opulent. Il avait l'amour. Que pouvait-il désirer?

Il ne désirait rien.

La difformité de moins, il semble que ce pouvait être là une offre à lui faire. Comme il l'eût repoussée!

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