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Victor Hugo - L'homme qui rit
ailées, dans les rondeurs discrètes de son contour indiquant le sexe, mais à l'âme plutôt qu'aux sens, dans sa blancheur qui était presque de la transparence, dans l'auguste occlusion sereine de son regard divinement fermé à la terre, dans l'innocence sacrée de son sourire, un voisinage exquis de l'ange, et elle était tout juste assez femme.
Gwynplaine, nous l'avons dit, se comparait, et il comparait Dea.
Son existence, telle qu'elle était, était le résultat d'un double choix inouï. C'était le point d'intersection des deux rayons d'en bas et d'en haut, du rayon noir et du rayon blanc. La même miette peut être becquetée à la fois par les deux becs du mal et du bien, l'un donnant la morsure, l'autre le baiser. Gwynplaine était cette miette, atome meurtri et caressé. Gwynplaine était le produit d'une fatalité, compliquée d'une providence. Le malheur avait mis le doigt sur lui, le bonheur aussi. Deux destinées extrêmes composaient son sort étrange. Il y avait sur lui un anathème et une bénédiction. Il était le maudit élu. Qui était-il? Il ne le savait. Quand il se regardait, il voyait un inconnu. Mais cet inconnu était monstrueux. Gwynplaine vivait dans une sorte de décapitation, ayant un visage qui n'était pas lui. Ce visage était épouvantable, si épouvantable qu'il amusait. Il faisait tant peur qu'il faisait rire. Il était infernalement bouffon. C'était le naufrage de la figure humaine dans un mascaron bestial. Jamais on n'avait vu plus totale éclipse de l'homme sur le visage humain, jamais parodie n'avait été plus complète, jamais ébauche plus affreuse n'avait rican dans un cauchemar, jamais tout ce qui peut repousser une femme n'avait été plus hideusement amalgamé dans un homme; l'infortun coeur, masqué et calomnié par cette face, semblait à jamais condamné à la solitude sous ce visage comme sous un couvercle de tombe. Eh bien, non! où s'était épuisée la méchanceté inconnue, la bonté invisible à son tour se dépensait. Dans ce pauvre déchu, tout à coup relevé, à côté de tout ce qui repousse elle mettait ce qui attire, dans l'écueil elle mettait l'aimant, elle faisait accourir à tire d'aile vers cet abandonné une âme, elle chargeait la colombe de consoler le foudroyé, et elle faisait adorer la difformité par la beaulé.
Pour que cela fût possible, il fallait que la belle ne vît pas le défiguré. Pour ce bonheur, il fallait ce malheur. La providence avait fait Dea aveugle.
Gwynplaine se sentait vaguement l'objet d'une rédemption. Pourquoi la persécution? il l'ignorait. Pourquoi le rachat? il l'ignorait. Une auréole était venue se poser sur sa flétrissure; c'est tout ce qu'il savait. Ursus, quand Gwynplaine avait été en âge de comprendre, lui avait lu et expliqué le texte du docteur Conquest de Denasatis , et, dans un autre in-folio, Hugo Plagon[1], le passage nares habens mutilas; mais Ursus s'était prudemment abstenu «d'hypothèses», et s'était bien gardé de conclure quoi que ce soit. Des suppositions étaient possibles, la probabilité d'une voie de fait sur l'enfance de Gwynplaine était entrevue; mais pour Gwynplaine il n'y avait qu'une évidence, le résultat. Sa destinée était de vivre sous un stigmate. Pourquoi ce stigmate? pas de réponse. Silence et solitude autour de Gwynplainwe. Tout était fuyant dans les conjectures qu'on pouvait ajuster à cette réalité tragique, et, excepté le fait terrible, rien n'était certain. Dans cet accablement, Dea intervenait; sorte d'interposition céleste entre Gwynplaine et le désespoir. Il percevait, ému et comme réchauffé, la douceur de cette fille exquise tournée vers son horreur; l'étonnement paradisiaque attendrissait sa face draconienne; fait pour l'effroi, il avait cette exception prodigieuse d'être admiré et adoré dans l'idéal par la lumière, et, monstre, il sentait sur lui la contemplation d'une étoile.
[1] Versio Gallica Will, Tyrii, bb. II, cap. xxiii.
Gwynplaine et Dea, c'était un couple, et ces deux coeurs pathétiques s'adoraient. Un nid, et deux oiseaux; c'était l leur histoire. Ils avaient fait leur rentrée dans la loi universelle qui est de se plaire, de se chercher
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