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Victor Hugo - L'homme qui rit

avait retirée, elle, Dea; que, demi-nu, il lui avail donné son bâillon, parce qu'elle avait froid; qu'affamé, il
avait songé à la faire boire et manger; que pour cette petite, ce petit avait combattu la mort; qu'il l'avait

combattue sous toutes les formes, sous la forme hiver et neige, sous la forme solitude, sous la forme

terreur, sous la forme froid, faim et soif, sous la forme ouragan; que pour elle, Dea, ce titan de dix ans

avait livré bataille à l'immensité nocturne. Elle savait qu'il avait fait cela, enfant, et que maintenant,

homme, il était sa force elle débile, sa richesse à elle indigente, sa guérison à elle malade, son regard à

elle aveugle. A travers les épaisseurs inconnues par qui elle se sentait tenue à distance, elle distinguait

nettement ce dévouement, cette abnégalion, ce courage. L'héroïsme, dans la région immatérielle, a un

contour. Elle saisissait ce contour sublime; dans l'inexprimable abstraction où vit une pensée que

n'éclaire pas le soleil, elle percevait ce mystérieux linéament de la vertu. Dans cet entourage de choses

obscures mises en mouvement qui était la seule impression que lui fît la réalité, dans cette stagnation

inquiète de la créature passive toujours au guet du péril possible, dans cette sensation d'être là sans

défense qui est toute la vie de l'aveugle, elle constatait au-dessus d'elle Gwynplaine, Guynplaine jamais

refroidi, jamais absent, jamais éclipsé, Gwynplaine attendri, secourable et doux; Dea tressaillait de

certitude et de reconnaissance, son anxiét rassurée aboutissait à l'extase, et de ses yeux pleins de ténèbres

elle contemplait au zénith de son abîme cette bonté, lumière profonde.

Dans l'idéal, la bonté, c'est le soleil; et Gwynplaine éblouissait Dea.

Pour la foule, qui a trop de têtes pour avoir une pensée et trop d'yeux pour avoir un regard, pour la foule
qui, surface elle-même, s'arrête aux surfaces, Gwynplaine était un clown, un bateleur, un saltimbanque,

un grotesque, un peu plus et un peu moins qu'une bête. La foule ne connaissait que le visage.

Pour Dea, Gwynplaine était le sauveur qui l'avait ramassée dans la tombe et emportée dehors, le
consolateur qui lui faisait la vie possible, le libérateur dont elle sentait la main dans la sienne en ce

labyrinthe qui est la cécité; Gwynplaine était le frère, l'ami, le guide, le soutien, le semblable d'en haut,

l'époux ailé et rayonnant, et là où la multitude voyait le monstre, elle voyait l'archange.

C'est que Dea, aveugle, apercevait l'âme.

IV. LES AMOUREUX ASSORTIS

Ursus, philosophe, comprenait. Il approuvait la fascination de Dea.

- L'aveugle voit l'invisible.

Il disait:

- La conscience est vision.

Il regardait Gwynplaine, et il grommelait:

- Demi-monstre, mais demi-dieu.

Gwynplaine, de son côté, était enivré de Dea. Il y a l'oeil invisible, l'esprit, et l'oeil visible, la prunelle.
Lui, c'est avec l'oeil visible qu'il la voyait. Dea avait l'éblouissement idéal, Gwynplaine avait

l'éblouissement réel. Gwynplaine n'était pas laid, il était effrayant; il avait devant lui son contraste.

Autant il était terrible, autant Dea était suave. Il était l'horreur, elle était la grâce. Il y avait du rêve en

Dea. Elle semblait un songe ayant un peu pris corps. Il y avait dans toute sa personne, dans sa structure

éolienne, dans sa fine et souple taille inquiète comme le roseau, dans ses épaules peut-être invisiblement

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