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Victor Hugo - L'homme qui rit

existences étaient faites avec des ténèbres d'espèce différente, prises dans les deux côtés formidables de
la vie. Ces ténèbres, Dea les avait en elle et Gwynplaine les avait sur lui. Il y avait du fantôme dans Dea

et du spectre dans Gwynplaine. Dea était dans le lugubre, et Gwynplaine dans le pire. Il y avait pour

Gwynplaine voyant, une possibilit poignante qui n'existait pas pour Dea aveugle, se comparer aux autres

hommes. Or, dans une situation comme celle de Gwynplaine, en admettant qu'il cherchât à s'en rendre

compte, se comparer, c'était ne plus se comprendre. Avoir, comme Dea, un regard vide d'où le monde est

absent, c'est une suprême détresse, moindre pourtant que celle-ci: être sa propre énigme; sentir aussi

quelque chose d'absent qui est soi-même; voir l'univers et ne pas se voir. Dea avait un voile, la nuit, et

Gwynplaine avait un masque, sa face. Chose inexprimable, c'était avec sa propre chair que Gwynplaine

était masqué. Quel était son visage, il l'ignorait. Sa figure était dans l'évanouissement. On avait mis sur

lui un faux lui-même. Il avait pour face une disparition. Sa tête vivait et son visage était mort. Il ne se

souvenait pas de l'avoir vu. Le genre humain, pour Dea comme pour Gwynplaine, était un fait extérieur;

ils en étaient loin; elle était seule, il était seul; l'isolement de Dea était funèbre, elle ne voyait rien;

l'isolement de Gwynplaine était sinistre, il voyait tout. Pour Dea, la création ne dépassait point l'ouïe et le

toucher; le réel était borné, limité, court, tout de suite perdu; elle n'avait pas d'autre infini que l'ombre.

Pour Gwynplaine, vivre, c'était avoir à jamais la foule devant soi et hors de soi. Dea était la proscrite de

la lumière; Gwynplaine était le banni de la vie. Certes, c'étaient là deux désespérés. Le fond de la

calamité possible était touché. Ils y étaient, lui comme elle. Un observateur qui les eût vus eût senti sa

rêverie s'achever en une incommensurable pitié. Que ne devaient-ils pas souffrir? Un décret de malheur

pesait visiblement sur ces deux créatures humaines, et jamais la fatalité, autour de deux êtres qui

n'avaient rien fait, n'avait mieux arrangé la destinée en torture et la vie en enfer.

Ils étaient dans un paradis.

Ils s'aimaient.

Gwynplaine adorait Dea. Dea idolâtrait Gwynplaine.

- Tu es si beau! lui disait-elle.

III. «OCULOS NON HABET ET VIDET

Une seule femme sur la terre voyait Gwynplaiae. C'était cette aveugle.

Ce que Gwynplaine avait été pour elle, elle le savait par Ursus, à qui Gwynplaine avait raconté sa rude
marche de Portland Weymouth, et les agonies mêlées à son abandon, Elle savait que, toute petite,

expirante sur sa mère expirée, tétant un cadavre, un être, un peu moins petit qu'elle, l'avait ramassée; que

cet être, éliminé et comme enseveli sous le sombre refus universel, avait entendu son cri; que, tous étant

sourds pour lui, il n'avait pas été sourd pour elle; que cet enfant, isolé, faible, rejeté, sans point d'appui

ici-bas, se traînant dans le désert, épuisé de fatigue, brisé, avait accepté des mains de la nuit ce fardeau,

un autre enfant; que lui, qui n'avait point de part attendre dans cette distribution obscure qu'on appelle le

sort, il s'était chargé d'une destinée; que, dénûment, angoisse et détresse, il s'était fait providence; que, le

ciel se fermant, il avait ouvert son coeur; que, perdu, il avait sauvé; que, n'ayant pas de toit ni d'abri, il

avait été asile; qu'il s'était fait mère et nourrice; que, lui qui était seul au monde, il avait répondu au

délaissement par une adoption; que, dans les ténèbres, il avait donné cet exemple; que, ne se trouvant pas

assez accablé, il avait bien voulu de la misère d'un autre par surcroît; que sur cette terre où il semblait

qu'il n'y eût rien pour lui, il avait découvert le devoir; que là où tous eussent hésité, il avait avancé; que là

où tous eussent reculé, il avait consenti; qu'il avait mis sa main dans l'ouverture du sépulcre et qu'il l'en

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