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Victor Hugo - L'homme qui rit

Quoi qu'il en fût, Guynplaine était admirablement réussi.

Gwynplaine était un don fait par la providence à la tristesse des hommes. Par quelle providence? Y a-t-il
une providence Démon comme il y a une providence Dieu? Nous posons la question sans la résoudre.

Gwynplaine était saltimbanque. Il se faisait voir en public. Pas d'effet comparable au sien. Il guérissait
les hypocondries rien qu'en se montrant. Il était à éviter pour des gens en deuil, confus et forcés, s'ils

l'apercevaient, de rire indécemment. Un jour le bourreau vint, et Gwynplaine le fit rire. On voyait

Gwynplaine, on se tenait les côtes; il parlait, on se roulait à terre. Il était le pôle opposé du chagrin.

Spleen était à un bout, et Gwynplaine à l'autre.

Aussi était-il parvenu rapidement, dans les champs de foire et dans les carrefours, à une fort satisfaisante
renommée d'homme horrible.

C'est en riant que Guynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non. L'espèce
de visage inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui avait façonné, riait tout seul.

Gwynplaine ne s'en mêlait pas. Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu'il n'avait point mis sur

son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa bouche, il ne pouvait l'en ôter. On lui avait à jamais

appliqu le rire sur le visage. C'était un rire automatique, et d'autant plus irrésistible qu'il était pétrifié.

Personne ne se dérobait à ce rictus. Deux convulsions de la bouche sont communicatives, le rire et le

bâillement. Par la vertu de la mystérieuse opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes

les parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa physionomie y aboutissait, comme une roue se

concentre sur le moyeu; toutes ses émotions, quelles qu'elles fussent, augmentaient cette étrange figure

de joie, disons mieux, l'aggravaient. Un étonnement qu'il aurait eu, une souffrance qu'il aurait ressentie,

une colère qui lui serait survenue, une pitié qu'il aurait éprouvée, n'eussent fait qu'accroître cette hilarité

des muscles; s'il eût pleuré, il eût ri; et, quoi que fit Gwynplaine, quoi qu'il voulût, quoi qu'il pensât, dès

qu'il levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les yeux cette apparition, l'éclat de rire

foudroyant.

Qu'on se figure une tête de Méduse gaie.

Tout ce qu'on avait dans l'esprit était mis en déroute par cet inattendu, et il fallait rire.

L'art antique appliquait jadis au fronton des théâtres de la Grèce une face d'airain joyeuse. Cette face
s'appelait la Comédie. Ce bronze semblait rire et faisait rire, et était pensif. Toute la parodie, qui aboutit à

la démence, toute l'ironie, qui aboutit à la sagesse, se condensaient et s'amalgamaient sur cette figure; la

somme des soucis, des désillusions, des dégoûts et des chagrins se faisait sur ce front impassible, et

donnait ce total lugubre, la gaîté; un coin de la bouche était relevé, du côté du genre humain, par la

moquerie, et l'autre coin, du côté des dieux, par le blasphème; les hommes venaient confronter à ce

modèle du sarcasme idéal l'exemplaire d'ironie que chacun a en soi; et la foule, sans cesse renouvelée

autour de ce rire fixe, se pâmait d'aise devant l'immobilit sépulcrale du ricanement. Ce sombre masque

mort de la comédie antique ajusté à un homme vivant, on pourrait presque dire que c'était là Gwynplaine.

Cette tête infernale de l'hilarit implacable, il l'avait sur le cou. Quel fardeau pour les épaules d'un homme,

le rire éternel!

Rire éternel. Entendons-nous, et expliquons-nous. A en croire les manichéens, l'absolu plie par moments,
et Dieu lui-même a des intermittences. Entendons-nous aussi sur la volonté. Qu'elle puisse jamais être

tout à fait impuissante, nous ne l'admettons pas. Toute existence ressemble à une lettre, que modifie le

post-scriptum. Pour Gwynplaine, le post-scriptum était ceci: force de volonté, en y concentrant toute son

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