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Victor Hugo - L'homme qui rit
délivrance, quand on lui amenait un malade, il le guérissait. Il avait des cordiaux et des breuvages pour prolonger la vie des vieillards. Il remettait les culs-de-jatte sur leurs pieds, et leur jetait ce sarcasme; - Te voilà sur tes pattes. Puisses-tu marcher longtemps dans la vallée de larmes! Quand il voyait un pauvre mourant de faim, il lui donnait tous les liards qu'il avait sur lui en grommelant:
- Vis, misérable! mange! dure longtemps! ce n'est pas moi qui abrégerai ton bagne. - Après quoi, il se frottait les mains, et disait: - Je fais aux hommes tout le mal que je peux.
Les passants pouvaient, par le trou de la lucarne de l'arrière, lire au plafond de la cahute cette enseigne, écrite l'intérieur, mais visible du dehors, et charbonnée en grosses lettres: URSUS, PHILOSOPHE.
II. LES COMPRACHICOS
I
Qui connait à cette heure le mot comprachicos? et qui en sait le sens?
Les comprachicos, ou comprapequeños, étaient une hideuse et étrange affiliation nomade, fameuse au dix-septième siècle, oubliée au dix-huitième, ignorée aujourd'hui. Les comprachicos sont, comme «la poudre de succession», un ancien détail social caractéristique. Ils font partie de la vieille laideur humaine. Pour le grand regard de l'histoire, qui voit les ensembles, les comprachicos se rattachent à l'immense fait Esclavage. Joseph vendu par ses frères est un chapitre de leur légende. Les comprachicos ont laissé trace dans les législations pénales d'Espagne et d'Angleterre. On trouve ça et là dans la confusion obscure des lois anglaises la pression de ce fait monstrueux, comme on trouve l'empreinte du pied d'un sauvage dans une forêt.
Comprachicos, de même que comprapequenos, est un mot espagnol composé qui signifie «les achète-petits_».
Les comprachicos faisaient le commerce des enfants.
Ils en achetaient et ils en vendaient.
Ils n'en dérobaient point. Le vol des enfants est une autre industrie.
Et que faisaient-ils de ces enfants?
Des monstres.
Pourquoi des monstres?
Pour rire.
Le peuple a besoin de rire; les rois aussi. Il faut aux carrefours le baladin; il faut aux louvres le bouffon. L'un s'appelle Turlupin, l'autre Triboulet.
Les efforts de l'homme pour se procurer de la joie sont parfois dignes de l'attention du philosophe,
Qu'ébauchons-nous dans ces quelques pages préliminaires? un chapitre du plus terrible des livres, du livre qu'on pourrait intituler: l'Exploitation des malheureux par les heureux.
II
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