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Victor Hugo - L'homme qui rit
froissements bouillonnaient sans bruit dans sa résignation hostile. Il était indigné, comme si les coquins avaient ce droit-là. Il était silencieusement en proie aux furies. Tout avaler, c'était son talent. Il avait de sourds courroux intérieurs, des frénésies de rage souterraine, des flammes couvées et noires, dont on ne s'apercevait pas; c'était un colérique fumivore. La surface souriait. Il était obligeant, empressé, facile, aimable, complaisant. N'importe qui, et n'importe où, il saluait. Pour un souffle de vent, il s'inclinait jusqu'à terre. Avoir un roseau dans la colonne vertébrale, quelle source de fortune!
Ces êtres cachés et vénéneux ne sont pas si rares qu'on le croit. Nous vivons entourés de glissements sinistres. Pourquoi les malfaisants? Question poignante. Le rêveur se la pose sans cesse, et le penseur ne la résout jamais. De là l'oeil triste des pbilosopbes toujours fixé sur cette montagne de ténèbres qui est la destinée, et du haut de laquelle le colossal spectre du mal laisse tomber des poignées de serpents sur la terre.
Barkilphedro avait le corps obèse et le visage maigre. Torse gras et face osseuse. Il avait les ongles cannelés et courts, les doigts noueux, les pouces plats, les cheveux gros, beaucoup de distance d'une tempe à l'autre, et un front de meurtrier, large et bas. L'oeil bridé cachait la petitesse de son regard sous une broussaille de sourcils. Le nez long, pointu, bossu et mou, s'appliquait presque sur la bouche. Barkilphedro, convenablement vêtu en empereur, eût un peu ressemblé à Domitien. Sa face d'un jaune rance était comme modelée dans une pâte visqueuse; ses joues immobiles semblaient de mastic; il avait toutes sortes de vilaines rides réfractaires, l'angle de la mâchoire massif, le menton lourd, l'oreille canaille. Au repos, de profil, sa lèvre supérieure relevée en angle aigu laissait voir deux dents. Ces dents avaient l'air de vous regarder. Les dents regardent, de même que l'oeil mord.
Patience, tempérance, continence, réserve, retenue, aménité, déférence, douceur, politesse, sobriété, chasteté, complétaient et achevaient Barkilphedro. Il calomniait ces vertus en les ayant.
En peu de temps Barkilphedro prit pied à la cour.
VIII. INFERI
On peut, à la cour, prendre pied de deux façons: dans les nuées, on est auguste; dans la boue, on est puissant.
Dans le premier cas, on est de l'olympe. Dans le second cas, on est de la garde-robe.
Qui est de l'olympe n'a que la foudre; qui est de la garde-robe a la police.
La garde-robe contient tous les instruments de règne, et parfois, car elle est traître, le châtiment. Héliogabale y vient mourir. Alors elle s'appelle les latrines.
D'habitude elle est moins tragique. C'est là qu'Albéroni admire Vendôme. La garde-robe est volontiers le lieu d'audience des personnes royales. Elle fait fonction de trône. Louis XIV y reçoit la duchesse de Bourgogne; Philippe V y est coude à coude avec la reine. Le prêtre y pénètre. La garde-robe est parfois une succursale du confessionnal.
C'est pourquoi il y a à la cour les fortunes du dessous. Ce ne sont pas les moindres.
Si vous voulez, sous Louis XI, être grand, soyez Pierre de Rohan, maréchal de France; si vous voulez, être influent, soyez Olivier le Daim, barbier, Si vous voulez, sous Marie de Médicis, être glorieux, soyez Sillery, chancelier; si vous voulez être considérable, soyez la Hannon, femme de chambre. Si vous
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