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Victor Hugo - L'homme qui rit

La reine Anne, de son côté, se faisait secrètement tenir au courant des faits et gestes de la duchesse
Josiane, sa soeur bâtarde, et de lord David, son futur beau-frère de la main gauche, par un homme à elle,

sur qui elle comptait pleinement, et qui se nommait Barkilphedro.

Ce Barkilphedro avait sous la main ce clavier: Josiane, lord David, la reine. Un homme entre deux
femmes. Que de modulations possibles! Quel amalgame d'âmes!

Barkilphedro n'avait pas toujours eu cette situation magnifique de parler bas à trois oreilles.

C'était un ancien domestique du duc d'York. Il avait tâch d'être homme d'église, mais avait échoué. Le
duc d'York, prince anglais et romain, composé de papisme royal et d'anglicanisme légal, avait sa maison

catholique et sa maison protestante, et eût pu pousser Barkilphedro dans l'une ou l'aulre hiérarchie, mais

il ne le jugea point assez catholique pour le faire aumônier, et pas assez protestant pour le faire chapelain.

De sorte que Barkilphedro se trouva entre deux religions l'âme par terre.

Ce n'est point une posture mauvaise pour de certaines âmes reptiles.

De certains chemins ne sont faisables qu'à plat ventre. Une domesticité obscure, mais nourrissante, fut
longtemps toute l'existence de Barkilphedro. La domesticité, c'est quelque chose, mais il voulait de plus

la puissance. Il allait peut-être y arriver quand Jacques II tomba. Tout était à recommencer. Rien à faire

sous Guillaume III, maussade, et ayant dans sa façon de régner une pruderie qu'il croyait de la probité.

Barkilphedro, son protecteur Jacques détrôné, ne fut pas tout de suite en guenilles. Un je ne sais quoi qui

survit aux princes déchus alimente et soutient quelque temps leurs parasites. Le reste de sève épuisable

fait vivre deux ou trois jours au bout des branches les feuilles de l'arbre déraciné; puis tout à coup la

feuille jaunit et sêche, et le courtisan aussi.

Grâce à cet embaumement qu'on nomme légitimité, le prince, lui, quoique tombé et jeté au loin, persiste
et se conserve; il n'en est pas de même du courtisan, bien plus mort que le roi. Le roi là-bas est momie, le

courtisan ici est fantôme. Être l'ombre d'une ombre, c'est là une maigreur extrême. Donc Barkilphedro

devint famélique. Alors il prit la qualité d'homme de lettres.

Mais on le repoussait même des cuisines. Quelquefois il ne savait où coucher. - Qui me tirera de la belle
étoile? disait-il. Et il luttait. Tout ce que la patience dans la détresse a d'intéressant, il l'avait. Il avait de

plus le talent du termite, savoir faire une trouée de bas en haut. En s'aidant du nom de Jacques II, des

souvenirs, de la fidélité, de l'attendrissement, etc., il perça jusqu'à la duchesse Josiane.

Josiane prit en gré cet homme qui avait de la misère et de l'esprit, deux choses qui émeuvent. Elle le
présenta à lord Dirry-Moir, lui donna gîte dans ses communs, le tint pour de sa maison, fut bonne pour

lui, et quelquefois même lui parla. Barkilphedro n'eut plus ni faim, ni froid. Josiane le tutoyait. C'était la

mode des grandes dames de tutoyer les gens de lettres, qui se laissaient faire. La marquise de Mailly

recevait, couchée, Roy qu'elle n'avait jamais vu, et lui disail: C'est toi qui as fait l'Année galante?

Bonjour
. Plus tard, les gens de lettres rendirent le tutoiement. Un jour vint où Fabre d'Églantine dit à
la duchesse de Rohan:

- N'es-tu pas la Chabot?

Pour Barkilphedro, être tutoyé, c'était un succès. Il en fut ravi. Il avait ambitionné cette familiarilé de
haut en bas.

- Lady Josiane me tutoie! se disait-il. Et il se frottait les mains.

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