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Victor Hugo - L'homme qui rit

Les lois contre l'Irlande, émanées de la reine Anne, furent atroces.

Anne était née en 1664, deux ans avant l'incendie de Londres, sur quoi les astrologues - (il y en avait
encore, témoin Louis XIV, qui naquit assisté d'un astrologue et emmaillotté dans un horoscope) - avaient

prédit qu'étant «la soeur aînée du feu», elle serait reine. Elle le fut, grâce à l'astrologie, et à la révolution

de 1688. Elle était humiliée de n'avoir pour parrain que Gilbert, archevêque de Cantorbéry. Être filleule

du pape n'était plus possible en Angleterre. Un simple primat est un parrain médiocre. Anne dut s'en

contenter. C'était sa faute. Pourquoi était-elle protestante?

Le Danemark avait payé sa virginité, virginitas empta, comme disent les vieilles chartes, d'un
douaire de six mille deux cent cinquante livres sterling de rente, pris sur le bailliage de Wardinbourg et

sur l'île de Fehmarn.

Anne suivait, par conviction et par routine, les traditions de Guillaume. Les anglais, sous cette royauté
née d'une révolution, avaient tout ce qui peut tenir de liberté entre la Tour de Londres où l'on mettait

l'orateur et le pilori où l'on mettait l'écrivain. Anne parlait un peu danois, pour ses aparté avec son mari,

et un peu français, pour ses aparté avec Bolingbroke. Pur baragouin; mais c'était, à la cour surtout, la

grande mode anglaise de parler français. Il n'y avait de bon mot qu'en français. Anne se préoccupait des

monnaies, surtout des monnaies de cuivre, qui sont les basses et les populaires; elle voulait y faire grande

figure. Six farlhings furent frappés sous son règne. Au revers des trois premiers, elle fit mettre

simplement un trône; au revers du quatrième, elle voulut un char de triomphe, et au revers du sixième

une déesse tenant d'une main l'épée et de l'autre l'olivier avec l'exergue Bello et Pace. Fille de

Jacques II, qui était ingénu et féroce, elle était brutale.

Et en même temps au fond elle était douce. Contradiction qui n'est qu'apparente. Une colère la
métamorphosait. Chauffez le sucre, il bouillonnera.

Anne était populaire. L'Angleterre aime les femmes régnantes. Pourquoi? la France les exclut. C'est déjà
une raison. Peut-être même n'y en a-t-il point d'autres. Pour les historiens anglais, Elisabeth, c'est la

grandeur, Anne, c'est la bonté. Comme on voudra. Soit. Mais rien de délicat dans ces règnes féminins.

Les lignes sont lourdes. C'est de la grosse grandeur et de la grosse bonté. Quant à leur vertu immaculée,

l'Angleterre y tient, nous ne nous y opposons point. Elisabeth est une vierge tempérée par Essex, et Anne

est une épouse compliquée de Bolingbroke.

III

Une habitude idiote qu'ont les peuples, c'est d'attribuer au roi ce qu'ils font. Ils se battent. A qui la gloire?
au roi. Ils paient. Qui est magnifique? le roi. Et le peuple l'aime d'être si riche. Le roi reçoit des pauvres

un écu et rend aux pauvres un liard. Qu'il est généreux! Le colosse piédestal contemple le pygmée

fardeau. Que Myrmidon est grand! il est sur mon dos. Un nain a un excellent moyen d'être plus haut

qu'un géant, c'est de se jucher sur ses épaules. Mais que le géant laisse faire, c'est là le singulier; et qu'il

admire la grandeur du nain, c'est là le bête. Naïveté humaine.

La statue équestre, réservée aux rois seuls, figure très bien la royauté; le cheval, c'est le peuple.
Seulement ce cheval se transfigure lentement. Au commencement c'est un âne, à la fin c'est un lion.

Alors il jette par terre son cavalier, et l'on a 1642 en Angleterre et 1789 en France, et quelquefois il le

dévore, et l'on a en Angleterre 1649 et en France 1793.

Que le lion puisse redevenir baudet, cela étonne, mais cela est. Cela se voyait en Angleterre. On avait

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