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Victor Hugo - L'homme qui rit
fallait deviner. C'était un mélange de la bonne femme et de la méchante diablesse. Elle aimait l'inattendu, ce qui est profondément féminin. Anne était un échantillon à peine dégrossi de l'Eve universelle. A cette ébauche était échu ce hasard, le trône. Elle buvait. Son mari était un danois, de race.
Tory, elle gouvernait par les whighs. En femme, en folle. Elle avait des rages. Elle était casseuse. Pas de personne plus maladroite pour manier les choses de l'état. Elle laissait tomber à terre les événements. Toute sa politique était fêlée. Elle excellait à faire de grosses catastrophes avec de petites causes. Quand une fantaisie d'autorité lui prenait, elle appelait cela: donner le coup de poker.
Elle disait avec un air de profonde rêverie des paroles telles que celles-ci: «Aucun pair ne peut être couvert devant le roi, excepté Courcy, baron Kinsale, pair d'Irlande.» Elle disait: «Ce serait une injustice que mon mari ne fût pas lord-amiral, puisque mon père l'a été.» - Et elle faisait George de Danemark haut-amiral d'Angleterre, «and of all Her Majesty's Plantations». Elle était perpétuellement en transpiration de mauvaise humeur; elle n'exprimait pas sa pensée, elle l'exsudait. Il y avait du sphinx dans cette oie.
Elle ne haïssait point le fun, la farce taquine et hostile. Si elle eût pu faire Apollon bossu, c'eût été sa joie. Mais elle l'eût laissé dieu. Bonne, elle avait pour idéal de ne désespérer personne, et d'ennuyer tout le monde. Elle avait souvent le mot cru, et, un peu plus, elle eût juré, comme Elisabeth. De temps en temps, elle prenait dans une poche d'homme qu'elle avait à sa jupe une petite boîte ronde d'argent repoussé, sur laquelle était son portrait de profil, entre les deux lettres Q. A.[1], ouvrait cette boîte, et en tirait avec le bout de son doigt un peu de pommade dont elle se rougissait les lèvres. Alors, ayant arrang sa bouche, elle riait. Elle était très friande des pains d'épice plats de Zélande. Elle était fière d'être grasse.
[1] Queen Ann.
Puritaine plutôt qu'autre chose, elle eût pourtant volontiers donné dans les spectacles. Elle eut une velléité d'académie de musique, copiée sur celle de France. En 1700, un français nomm Fortcroche voulut construire à Paris un «Cirque Royal» coûtant quatre cent mille livres, à quoi d'Argenson s'opposa; ce Fortcroche passa en Angleterre, et proposa à la reine Anne, qui en fut un moment séduite, l'idée de bâtir à Londres un théâtre machines, plus beau que celui du roi de France, et ayant un quatrième dessous. Comme Louis XIV, elle aimait que son carrosse galopât. Ses attelages et ses relais faisaient quelquefois en moins de cinq quarts d'heure le trajet de Windsor à Londres.
II
Du temps d'Anne, pas de réunion sans l'autorisation de deux juges de paix. Douze personnes assemblées, fut-ce pour manger des huîtres et boire du porter, étaient en félonie.
Sous ce règne, pourtant relativement débonnaire, la presse pour la flotte se fit avec une extrême violence; sombre preuve que l'anglais est plutôt sujet que citoyen. Depuis des siècles le roi d'Angleterre avait là un procédé de tyran qui démentait toutes les vieilles chartes de franchise, et dont la France en particulier triomphait et s'indignait. Ce qui diminue un peu ce triomphe, c'est que, en regard de la presse des matelots en Angleterre, il y avait en France la presse des soldats. Dans toutes les grandes villes de France, tout homme valide allant par les rues à ses affaires était exposé à être poussé par les racoleurs dans une maison appelée four. Là on l'enfermait pêle-mele avec d'autres, on triait ceux qui étaient propres au service, et les recruteurs vendaient ces passants aux officiers. En 1695, il y avait à Paris trente fours.
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