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Victor Hugo - L'homme qui rit

balance des paris, d'enjamber la palissade, d'entrer dans l'enceinte, de casser les cordes, d'arracher les
pieux, et d'intervenir violemment dans le combat. Lord David était du petit nombre des arbitres qu'on

n'ose rosser.

Personne n'entraînait comme lui. Le boxeur dont il consentait être le «trainer» était sûr de vaincre. Lord
David choisissait un Hercule, massif comme une roche, haut comme une tour, et en faisait son enfant.

Faire passer de l'état défensif à l'état offensif cet écueil humain, tel était le problème. Il y excellait. Une

fois le cyclope adopté, il ne le quittait plus. Il devenait nourrice. Il lui mesurait le vin, il lui pesait la

viande, il lui comptait le sommeil. Ce fut lui qui inventa cet admirable régime d'athlète, renouvelé depuis

par Moreley: le matin un oeuf cru et un verre de sherry, à midi gigot saignant et thé, à quatre heures pain

grillé et thé, le soir pale ale et pain grillé. Après quoi il déshabillait l'homme, le massait et le couchait.

Dans la rue il ne le perdait pas de vue, écartant de lui tous les dangers, les chevaux échappés, les roues de

voitures, les soldats ivres, les jolies filles. Il veillait sur sa vertu. Cette sollicitude maternelle apportait

sans cesse quelque nouveau perfectionnement à l'éducation du pupille. Il lui enseignait le coup de poing

qui casse les dents et le coup de pouce qui fait jaillir l'oeil. Rien de plus touchant.

Il se préparait de la sorte à la vie politique, à laquelle il devait plus tard être appelé. Ce n'est pas une
petite affaire que de devenir un gentilhomme accompli.

Lord David Dirry-Moir aimait passionnément les exhibitions de carrefours, les tréteaux à parade, les
circus à bêtes curieuses, les baraques de saltimbanques, les clowns, les tartailles, les pasquins, les farces

en plein vent et les prodiges de la foire. Le vrai seigneur est celui qui goûte de l'homme du peuple; c'est

pourquoi lord David hantait les tavernes et les cours des miracles de Londres et des Cinq-Ports. Afin de

pouvoir au besoin, sans compromettre son rang dans l'escadre blanche, se colleter avec un gabier ou un

calfat, il mettait, quand il allait dans ces bas-fonds, une jaquette de matelot. Pour ces transformations, ne

pas porter perruque lui était commode, car, même sous Louis XIV, le peuple a gardé ses cheveux,

comme le lion sa crinière. De cette façon, il était libre. Les petites gens, que lord David rencontrait dans

ces cohues et auxquelles il se mêlait, le tenaient en haute estime, et ne savaient pas qu'il fût lord. On

l'appelait Tom-Jim-Jack. Sous ce nom il était populaire, et fort illustre dans cette crapule. Il s'encanaillait

en maître. Dans l'occasion, il faisait le coup de poing. Ce côté de sa vie élégante était connu et fort

appréci de Lady Josiane.

V. LA REINE ANNE

I

Au-dessus de ce couple, il y avait Anne, reine d'Angleterre.

La première femme venue, c'était la reine Anne. Elle était gaie, bienveillante, auguste, à peu près.
Aucune de ses qualités n'atteignait à la vertu, aucune de ses imperfections n'atteignait au mal. Son

embonpoint était bouffi, sa malice était épaisse, sa bonté était bête. Elle était tenace et molle. Epouse, elle

était infidèle et fidèle, ayant des favoris auxquels elle livrait son coeur, et un consort auquel elle gardait

son lit. Chrétienne, elle était hérétique et bigote. Elle avait une beauté, le cou robuste d'une Niobé. Le

reste de sa personne était mal réussi. Elle était gauchement coquette, et honnêtement. Sa peau était

blanche et fine, elle la montrait beaucoup. C'est d'elle que venait la mode du collier de grosses perles

serré au cou. Elle avait le front étroit, les lèvres sensuelles, les joues charnues, l'oeil gros, la vue basse. Sa

myopie s'étendait à son esprit. A part ça et là un éclat de jovialité, presque aussi pesante que sa colère,

elle vivait dans une sorte de gronderie taciturne et de silence grognon. Il lui échappait des mots qu'il

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