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Victor Hugo - L'homme qui rit

talent. L'un était «maître de danse», c'est-à-dire faisait gambader les manants en leur lardant les mollets
de son épée. D'autres savaient «faire suer», c'est-à-dire improviser autour d'un bélître quelconque une

ronde de six ou huit gentilshommes la rapière à la main; étant entouré de toutes parts, il était impossible

que le bélître ne tournât pas le dos quelqu'un; le gentilhomme à qui l'homme montrait le dos l'en châtiait

par un coup de pointe qui le faisait pirouetter, un nouveau coup de pointe aux reins avertissait le quidam

que quelqu'un de noble était derrière lui, et ainsi de suite, chacun piquant à son tour; quand l'homme,

enfermé dans ce cercle d'épées, et tout ensanglanté, avait assez tourné et dansé, on le faisait bâtonner par

des laquais pour changer le cours de ses idées. D'autres «tapaient le lion», c'est-à-dire arrêtaient en riant

un passant, lui écrasaient le nez d'un coup de poing, et lui enfonçaient leurs deux pouces dans les deux

yeux. Si les yeux étaient crevés, on les lui payait.

C'étaient là, au commencement du dix-huitième siècle, les passe-temps des opulents oisifs de Londres.
Les oisifs de Paris en avaient d'autres. M. de Charolais lâchait son coup de fusil un bourgeois sur le seuil

de sa porte. De tout temps la jeunesse s'est amusée.

Lord David Dirry-Moir apportait dans ces diverses institutions de plaisir son esprit magnifique et libéral.
Tout comme un autre, il brûlait gaîment une cabane de chaume et de bois, et roussissait un peu ceux qui

étaient dedans, mais il leur rebâtissait leur maison en pierre. Il lui arriva de faire danser sur les mains

deux femmes dans le She romps Club. L'une était fille, il la dota; l'autre était mariée, il fit nommer son

mari chapelain.

Les combats de coq lui durent de louables perfectionnements. C'était merveille de voir lord David
habiller un coq pour le combat. Les coqs se prennent aux plumes comme les hommes aux cheveux. Aussi

lord David faisait-il son coq le plus chauve possible. Il lui coupait avec des ciseaux toutes les plumes de

la queue et, de la tête aux épaules, toutes les plumes du cou. - Autant de moins pour le bec de l'ennemi,

disait-il. Puis il étendait les ailes de son coq, et taillait en pointe chaque plume l'une après l'autre, et cela

faisait les ailes garnies de dards. - Voilà pour les yeux de l'ennemi, disait-il. Ensuite, il lui grattait les

pattes avec un canif, lui aiguisait les ongles, lui emboîtait dans le maître ergot un éperon d'acier aigu et

tranchant, lui crachait sur la tête, lui crachait sur le cou, l'oignait de salive comme on frottait d'huile les

athlètes, et le lâchait, terrible, en s'écriant: - Voilà comment d'un coq on fait un aigle, et comment la bête

de basse-cour devient une bête de la montagne!

Lord David assistait aux boxes, et il en était la règle vivante. Dans les grandes performances, c'était lui
qui faisait planter les pieux et tendre les cordes, et qui fixait le nombre de toises qu'aurait le carré de

combat. S'il était second, il suivait pied à pied son boxeur, une bouteille dans une main, une éponge dans

l'autre, lui criait: Strike fair[1], lui suggérait les ruses, le conseillait combattant, l'essuyait

sanglant, le ramassait renversé, le prenait sur ses genoux, lui mettait le goulot entre les dents, et de sa

propre bouche pleine d'eau lui soufllait une pluie fine dans les yeux et dans les oreilles, ce qui ranime le

mourant. S'il était arbitre, il présidait à la loyauté des coups, interdisait à qui que ce fût, hors les seconds,

d'assister les combattants, déclarait vaincu le champion qui ne se plaçait pas bien en face de l'adversaire,

veillait à ce que le temps des ronds ne dépassât pas une demi-minute, faisait obstacle au butting, donnait

tort à qui cognait avec la tête, empêchait de frapper l'homme tombé à terre. Toute cette science ne le

faisait point pédant et n'ôtait rien à son aisance dans le monde.

[1] Frappe ferme.

Ce n'est pas quand il était referee d'une boxe que les partenaires hâlés, bourgeonnés et velus de celui-ci
ou de celui-là, se fussent permis, pour venir en aide à leurs boxeurs faiblissants et pour culbuter la

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