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Victor Hugo - L'homme qui rit

On s'y amusait décemment.

Il y avait le She romps Club. On prenait dans la rue une femme, une passante, une bourgeoise, aussi peu
vieille et aussi peu laide que possible; on la poussait dans le club, de force, et on la faisait marcher sur les

mains, les pieds en l'air, le visage voilé par ses jupes retombantes. Si elle y mettait de la mauvaise grâce,

on cinglait un peu de la cravache ce qui n'était plus voilé. C'était sa faute. Les écuyers de ce genre de

manège s'appelaient «les sauteurs». Il y avait le Club des Éclairs de chaleur, métaphoriquement

Merry-dances. On y faisait danser par des nègres et des blanches les danses des picantes et des

timtirimbas du Pérou, notamment la Mozamala, «mauvaise fille», danse qui a pour triomphe la danseuse

s'asseyant sur un tas de son auquel en se relevant elle laisse une empreinte callipyge. On s'y donnait pour

spectacle un vers de Lucrèce,

Tunc Venus in sylvis jungebat corpora amantum.

Il y avait le Hellfire Club, «Club des Flammes», où l'on jouait être impie. C'était la joute des sacrilèges.
L'enfer y était l'enchère du plus gros blasphème.

Il y avait le Club des Coups de Tête, ainsi nommé parce qu'on y donnait des coups de tête aux gens. On
avisait quelque portefaix à large poitrail et à l'air imbécile. On lui offrait, et au besoin on le contraignait

d'accepter, un pot de porter pour se laisser donner quatre coups de tête dans la poitrine. Et là-dessus on

pariait. Une fois, un homme, une grosse brute de gallois nommé Gogangerdd, expira au troisième coup

de tête. Ceci parut grave. Il y eut enquête, et le jury d'indictement rendit ce verdict: «Mort d'un

gonflement de coeur causé par excès de boisson». Gogangerdd avait en effet bu le pot de porter.

Il y avait le Fun Club. Fun est, comme cant, comme humour, un mot spécial
intraduisible. Le fun est à la farce ce que le piment est au sel. Pénétrer dans une maison, y briser une

glace de prix, y balafrer les portraits de famille, empoisonner le chien, mettre un chat dans la volière, cela

s'appelle «tailler une pièce de fun.» Donner une fausse mauvaise nouvelle qui fait prendre aux personnes

le deuil à tort, c'est du fun. C'est le fun qui a fait un trou carré dans un Holbein à Hampton-Court. Le fun

serait fier si c'était lui qui avait cassé les bras à la Vénus de Milo. Sous Jacques II, un jeune lord

millionnaire qui avait mis le feu la nuit à une chaumière fit rire Londres aux éclats et fut proclamé roi du

fun. Les pauvres diables de la chaumière s'étaient sauvés en chemise. Les membres du Fun Club, tous de

la plus haute aristocratie, couraient Londres à l'heure où les bourgeois dorment, arrachaient les gonds des

volets, coupaient les tuyaux des pompes, défonçaient les citernes, décrochaient les enseignes,

saccageaient les cultures, éteignaient les réverbères, sciaient les poutres d'étai des maisons, cassaient les

carreaux des fenêtres, surtout dans les quartiers indigents. C'étaient les riches qui faisaient cela aux

misérables. C'est pourquoi nulle plainte possible. D'ailleurs c'était de la comédie. Ces moeurs n'ont pas

tout à fait disparu. Sur divers points de l'Angleterre ou des possessions anglaises, Guernesey par

exemple, de temps en temps on vous dévaste un peu votre maison la nuit, on vous brise une clôture, ou

vous arrache le marteau de votre porte, etc. Si c'étaient des pauvres, on les enverrait au bagne; mais ce

sont d'aimables jeunes gens.

Le plus distingué des clubs était présidé par un empereur qui portait un croissant sur le front et qui
s'appelait «le grand Mohock». Le mohock dépassait le fun. Faire le mal pour le mal, tel était le

programme. Le Mohock Club avait ce but grandiose, nuire. Pour remplir cette fonction, tous les moyens

étaient bons. En devenant mohock, on prêtait serment d'être nuisible. Nuire à tout prix, n'importe quand,

à n'importe qui, et n'importe comment, était le devoir. Tout membre du Mohock Club devait avoir un

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