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Victor Hugo - L'homme qui rit

perruque. Ces choses-là annoncent la fin des sociétés. Lord David fut honni plus encore que le vicomte
Hereford. Il tint bon. Price Devereux avait été le premier, David Dirry-Moir fut le second. Il est

quelquefois plus difficile d'être le second que le premier. Il faut moins de génie, mais plus de courage. Le

premier, enivré par l'innovation, a pu ignorer le danger; le second voit l'abîme, et s'y précipite. Cet abîme,

ne plus porter perruque, David Dirry-Moir s'y jeta. Plus tard on les imita, on eut, après ces deux

révolutionnaires, l'audace de se coiffer de ses cheveux, et la poudre vint, comme circonstance atténuante.

Pour fixer en passant cet important point d'histoire, disons que la vraie priorité dans la guerre à la
perruque appartiendrait une reine, Christine de Suède, laquelle mettait des habits d'homme, et s'était

montrée dès 1680 avec ses cheveux châtains naturels, poudrés et hérissés sans coiffure en tête naissante.

Elle avait en outre «quelques poils de barbe», dit Misson.

Le pape, de son côté, par sa bulle de mars 1691, avait un peu déconsidéré la perruque en l'ôtant de la tête
des évêques et des prêtres, et en ordonnant aux gens d'église de laisser pousser leurs cheveux.

Lord David donc ne portait pas perruque et mettait des bottes de peau de vache.

Ces grandes choses le désignaient à l'admiration publique. Pas un club dont il ne fut le leader; pas une
boxe où on ne le souhaitât pour referee. Le referee, c'est l'arbitre.

Il avait rédigé les chartes de plusieurs cercles de la high life; il avait fait des fondations d'élégance dont
une, Lady Guinea, existait encore à Pall Mall en 1772. Lady Guinea était un cercle où

foisonnait toute la jeune lordship. On y jouait. Le moindre enjeu était un rouleau de cinquante guinées, et

il n'y avait jamais moins de vingt mille guinées sur la table. Près de chaque joueur se dressait un guéridon

pour poser la tasse de th et la sébile de bois doré où l'on met les rouleaux de guinées. Les joueurs avaient,

comme les valets quand ils fourbissent les couteaux, des manches de cuir, lesquelles protégeaient leurs

dentelles, des plastrons de cuir qui garantissaient leurs fraises, et sur la tête, pour abriter leurs yeux, à

cause de la grande lumière des lampes, et maintenir en ordre leur frisure, de larges chapeaux de paille

couverts de fleurs. Ils étaient masqués, pour qu'on ne vît pas leur émotion, surtout au jeu de quinze, Tous

avaient sur le dos leurs habits à l'envers, afin d'attirer la chance.

Lord David élait du Beefsteak Club, du Surly Club, et du Split-farthing Club, du Club des Bourrus et du
Club des Gratte-Sous, du Noeud Scellé, Sealed Knot, club des royalistes, et du Martinus Scribblerus,

fondé par Swift, en remplacement de la Rota, fondée par Milton.

Quoique beau, il était du Club des Laids. Ce club était dédi la difformité. On y prenait l'engagement de se
battre, non pour une belle femme, mais pour un homme laid. La salle du club avait pour ornement des

portraits hideux, Thersite, Triboulet, Duns, Hudibras, Scarron; sur la cheminée était Ésope entre deux

borgnes, Coclès et Camoëns; Coclès étant borgne de l'oeil gauche et Camoëns de l'oeil droit, chacun était

sculpté de son côt borgne; et ces deux profils sans yeux se faisaient vis-à-vis. Le jour où la belle madame

Visart eut la petite vérole, le Club des Laids lui porta un toast. Ce club florissait encore au

commencement du dix-neuvième siècle; il avait envoyé un diplôme de membre honoraire à Mirabeau.

Depuis la restauration de Charles II, les clubs révolutionnaires étaient abolis. On avait démoli, dans la
petite rue avoisinant Moorfields, la taverne où se tenait le Calf's Head Club, club de la Tête de Veau,

ainsi nommé parce que le 30 janvier 1649, jour où coula sur l'échafaud le sang de Charles Ier, on y avait

bu dans un crâne de veau du vin rouge à la santé de Cromwell.

Aux clubs républicains avaient succédé les clubs monarchiques.

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