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Victor Hugo - L'homme qui rit

IV

Après avoir prospéré sous Charles et Jacques, lord David prospéra sous Guillaume. Son jacobisme n'alla
point jusqu'à suivre Jacques II en exil. Tout en continuant d'aimer son roi légitime, il eut le bon sens de

servir l'usurpateur. Il était, du reste, quoique avec quelque indiscipline, excellent officier; il passa de

l'armée de terre dans l'armée de mer, et se distingua dans l'escadre blanche. Il y devint ce qu'on appelait

alors «capitaine de frégate légère». Cela finit par faire un très galant homme, poussant fort loin l'élégance

des vices, un peu poète comme tout le monde, bon serviteur de l'état, bon domestique du prince, assidu

aux fêtes, aux galas, aux petits levers, aux cérémonies, aux batailles, servile comme il faut, très hautain,

ayant la vue basse ou perçante selon l'objet regarder, probe volontiers, obséquieux et arrogant à propos,

d'un premier mouvement franc et sincère, quitte à se remasquer ensuite, très observateur de la bonne et

mauvaise humeur royale, insouciant devant une pointe d'épée, toujours prêt à risquer sa vie sur un signe

de sa majesté avec héroïsme et platitude, capable de toutes les incartades et d'aucune impolitesse, homme

de courtoisie et d'étiquette, fier d'être à genoux dans les grandes occasions monarchiques, d'une vaillance

gaie, courtisan en dessus, paladin en dessous, tout jeune à quarante-cinq ans.

Lord David chantait des chansons françaises, gaîté élégante qui avait plu à Charles II.

Il aimait l'éloquence et le beau langage. Il admirait fort ces boniments célèbres qu'on appelle les Oraisons
funèbres de Bossuet.

Du côté de sa mère, il avait à peu près de quoi vivre, environ dix mille livres sterling de revenu,
c'est-à-dire deux cent cinquante mille francs de rente. Il s'en tirait en faisant des dettes. En magnificence,

extravagance et nouveauté, il était incomparable. Dès qu'on le copiait, il changeait sa mode. A cheval, il

portait des bottes aisées de vache retournée, avec éperons. Il avait des chapeaux que personne n'avait, des

dentelles inouïes, et des rabats à lui tout seul.

III. LA DUCHESSE JOSIANE

I

Vers 1705, bien que lady Josiane eût vingt-trois ans et lord David quarante-quatre, le mariage n'avait pas
encore eu lieu, et cela par les meilleures raisons du monde. Se haïssaient-ils? loin de là. Mais ce qui ne

peut vous échapper n'inspire aucune hâte. Josiane voulait rester libre; David voulait rester jeune. N'avoir

de lien que le plus tard possible, cela lui semblait un prolongement du bel âge. Les jeunes hommes

retardataires abondaient dans ces époques galantes; on grisonnait dameret; la perruque était complice,

plus tard la poudre fut auxiliaire. A cinquante-cinq ans, lord Charles Gerrard, baron Gerrard des Gerrards

de Bromley, remplissait Londres de ses bonnes fortunes. La jolie et jeune duchesse de Buckingham,

comtesse de Coventry, faisait des folies d'amour pour les soixante-sept ans du beau Thomas Bellasyse,

vicomte Falcomberg. On citait les vers fameux de Corneille septuagénaire à une femme de vingt ans:

Marquise, si mon visage. Les femmes aussi avaient des succès d'automne, témoin Ninon et

Marion. Tels étaient les modèles.

Josiane et David étaient en coquetterie avec une nuance particulière. Ils ne s'aimaient pas, ils se
plaisaient. Se côtoyer leur suffisait. Pourquoi se dépêcher d'en finir? Les romans d'alors poussaient les

amoureux et les fiancés à ce genre de stage qui était du plus bel air. Josiane, en outre, se sachant bâtarde,

se sentait princesse, et le prenait de haut avec les arrangements quelconques. Elle avait du goût pour lord

David. Lord David était beau, mais c'était pardessus le marché. Elle le trouvait élégant.

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