bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - L'homme qui rit

principale était qu'il était trépassé. La mort a cela de bon pour les gens, qu'elle fait un peu parler d'eux.
On raconta ce qu'on savait, ou ce qu'on croyait savoir, des dernières années de lord Linnaeus.

Conjectures et légendes probablement. A en croire ces récits, sans doute très hasardés, vers la fin de sa

vie, lord Clancharlie aurait eu une recrudescence républicaine telle, qu'il en était venu, affirmait-on,

jusqu'à épouser, étrange entêtement de l'exil, la fille d'un régicide, Ann Bradshaw, - on précisait le nom, -

laquelle était morte aussi, mais, disait-on, en mettant au monde un enfant, un garçon, qui, si tous ces

détails étaient exacts, se trouverait être le fils légitime et l'héritier légal de lord Clancharlie. Ces dires,

fort vagues, ressemblaient plutôt à des bruits qu'à des faits. Ce qui se passait en Suisse était pour

l'Angleterre d'alors aussi lointain que ce qui se passe en Chine pour l'Angleterre d'aujourd'hui. Lord

Clancharlie aurait eu cinquante-neuf ans au moment de son mariage, et soixante à la naissance de son

fils, et serait mort fort peu de temps après, laissant derrière lui cet enfant, orphelin de père et de mère.

Possibilités, sans doute, mais invraisemblances. On ajoutait que cet enfant était «beau comme le jour», ce

qui se lit dans tous les contes de fées. Le roi Jacques mit fin à ces rumeurs, évidemment sans fondement

aucun, en déclarant un beau matin lord David Dirry-Moir unique et définitif héritier, défaut d'enfant

légitime,
et par le bon plaisir royal, de lord Linnæus Clancharlie, son père naturel, l'absence de
toute autre filiation et descendance étant constatée; de quoi les patentes furent enregistrées en

chambre des lords. Par ces patentes, le roi substituait lord David Dirry-Moir aux titres, droits et

prérogatives dudit défunt lord Linnæus Glancharlie, à la seule condition que lord David épouserait,

quand elle serait nubile, une fille, en ce moment-là tout enfant et âgée de quelques mois seulement, que

le roi avait au berceau faite duchesse, on ne savait trop pourquoi. Lisez, si vous voulez, on savait trop

pourquoi. On appelait cette petite la duchesse Josiane.

La mode anglaise était alors aux noms espagnols. Un des bâtards de Charles Il s'appelait Carlos, comte
de Plymouth. Il est probable que Josiane était la contraction de Josefa y Ana. Cependant peut-être

y avait-il Josiane comme il y avait Josias. Un des gentilshommes de Henri III se nommait Josias du

Passage.

C'est à cette petite duchesse que le roi donnait la pairie de Clancharlie. Elle était pairesse en attendant
qu'il y eût un pair. Le pair serait son mari. Cette pairie reposait sur une double châtellenie, la baronnie de

Clancharlie et la baronnie de Hunkerville; en outre les lords Clancharlie étaient, en récompense d'un

ancien fait d'armes et par permission royale, marquis de Corleone en Sicile. Les pairs d'Angleterre ne

peuvent porter de titres étrangers; il y a pourtant des exceptions; ainsi Henry Arundel, baron Arundel de

Wardour, était, ainsi que lord Clifford, comte du Saint-Empire, dont lord Cowper est prince; le duc de

Hamilton est en France duc de Chatellerault; Basil Feilding, comte de Denbigh, est en Allemagne comte

de Hapsbourg, de Lauffenbourg et de Rheinfelden. Le duc de Malborough était prince de Mindelheim en

Souabe, de même que le duc de Wellington était prince de Waterloo en Belgique. Le même lord

Wellington était duc espagnol de Ciudad-Rodrigo, et comte portugais de Vimeira.

Il y avait en Angleterre, et il y a encore, des terres nobles et des terres roturières. Les terres des lords
Clancharlie étaient toutes nobles. Ces terres, châteaux, bourgs, bailliages, fiefs, rentes, alleux et domaines

adhérents à la pairie Clancharlie-Hunkerville appartenaient provisoirement à lady Josiane, et le roi

déclarait qu'une fois Josiane épousée, lord David Dirry-Moir serait baron Clancharlie.

Outre l'héritage Clancharlie, lady Josiane avait sa fortune personnelle. Elle possédait de grands biens,
dont plusieurs venaient des dons de Madame sans queue au duc d'York. Madame sans queue ,

cela veut dire Madame tout court. On appelait ainsi Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, la

première femme de France après la reine.

< page précédente | 118 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.