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Victor Hugo - L'homme qui rit

On parlait quelquefois à Londres de cet absent. C'était, devant l'opinion publique, à peu près un accusé.
On plaidait le pour et le contre. La cause entendue, le bénéfice de la stupidité lui était acquis.

Beaucoup d'anciens zélés de l'ex-république avaient fait adhésion aux Stuarts. Ce dont on doit les louer.
Naturellement ils le calomniaient un peu. Les entêtés sont importuns aux complaisants. Des gens d'esprit,

bien vus et bien situés en cour, et ennuyés de son attitude désagréable, disaient volontiers: - S'il ne

s'est pas rallié, c'est qu'on ne l'a pas payé assez cher
, etc. - Il voulait la place de chancelier que le
roi a donnée à lord Hyde
, etc. - Un de ses «anciens amis» allait même jusqu'à chuchoter: - Il me
l'a dit à moi-même
. Quelquefois, tout solitaire qu'était Linnaeus Clancharlie, par des proscrits qu'il
rencontrait, par de vieux régicides tels que Andrew Broughton, lequel habitait Lausanne, il lui revenait

quelque chose de ces propos. Clancharlie se bornait à un imperceptible haussement d'épaules, signe de

profond abrutissement.

Une fois il compléta ce haussement d'épaules par ces quelques mots murmurés à demi-voix: Je plains
ceux qui croient cela
.

IV

Charles II, bon homme, le dédaigna. Le bonheur de l'Angleterre sous Charles Il était plus que du
bonheur, c'était de l'enchantement. Une restauration, c'est un ancien tableau pouss au noir qu'on revernit;

tout le passé reparaît. Les bonnes vieilles moeurs faisaient leur rentrée, les jolies femmes régnaient et

gouvernaient. Evelyn en a pris note; on lit dans son journal: «Luxure, profanation, mépris de Dieu. J'ai vu

un dimanche soir le roi avec ses filles de joie, la Portsmouth, la Cleveland, la Mazarin, et deux ou trois

autres; toutes à peu près nues dans la galerie du jeu.» On sent percer quelque humeur dans cette peinture;

mais Evelyn était un puritain grognon, entaché de rêverie républicaine. Il n'appréciait pas le profitable

exemple que donnent les rois par ces grandes gaîtés babyloniennes qui, en définitive, alimentent le luxe.

Il ne comprenait pas l'utilit des vices. Règle: N'extirpez point les vices, si vous voulez avoir des femmes

charmantes. Autrement vous ressembleriez aux imbéciles qui détruisent les chenilles tout en raffolant des

papillons.

Charles II, nous venons de le dire, s'aperçut à peine qu'il existait un réfractaire appelé Clancharlie, mais
Jacques II fut plus attentif. Charles II gouvernait mollement, c'était sa manière; disons qu'il n'en

gouvernait pas plus mal. Un marin quelquefois fait à un cordage destiné à maîtriser le vent un noeud

lâche qu'il laisse serrer par le vent. Telle est la bêtise de l'ouragan, et du peuple.

Ce noeud large, devenu très vite noeud étroit, ce fut le gouvernement de Charles II.

Sous Jacques II, l'étranglement commença. Étranglement nécessaire de ce qui restait de la révolution.
Jacques II eut l'ambition louable d'être un roi efficace. Le règne de Charles II n'était à ses yeux qu'une

ébauche de restauration; Jacques II voulut un retour à l'ordre plus complet encore. Il avait, en 1660,

déploré qu'on se fût borné à une pendaison de dix régicides. Il fut un plus réel reconstructeur de l'autorité.

Il donna vigueur aux principes sérieux; il fit régner cette justice qui est la véritable, qui se met au-dessus

des déclamations sentimentales, et qui se préoccupe avant tout des intérêts de la société. A ces sévérités

protectrices, on reconnaît le père de l'état. Il confia la main de justice à Jeffreys, et l'épée Kirke. Kirke

multipliait les exemples. Ce colonel utile fit un jour pendre et dépendre trois fois de suite le même

homme, un républicain, lui demandant à chaque fois: - Abjures-tu la république? Le scélérat ayant

toujours dit non, fut achevé. - Je l'ai pendu quatre fois, dit Kirke satisfait. Les supplices

recommencés sont un grand signe de force dans le pouvoir. Lady Lyle, qui pourtant avait envoyé son fils

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