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Victor Hugo - L'homme qui rit

L'explication des indulgents flottait entre obstination puérile et opiniâtreté sénile.

Les sévères, les justes, allaient plus loin. Ils flétrissaient ce relaps. L'imbécillité a des droits, mais elle a
des limites. On peut être une brute, on ne doit pas être un rebelle. Et puis, qu'était-ce après tout que lord

Clancharlie? un transfuge. Il avait quitté son camp, l'aristocratie, pour aller au camp opposé, le peuple.

Ce fidèle était un traître. Il est vrai qu'il était «traître» au plus fort et fidèle au plus faible; il est vrai que le

camp répudié par lui était le camp vainqueur, et que le camp adopté par lui était le camp vaincu; il est

vrai qu'à cette «trahison» il perdait tout, son privilège politique et son foyer domestique, sa pairie et sa

patrie; il ne gagnait que le ridicule; il n'avait de bénéfice que l'exil. Mais qu'est-ce que cela prouve? qu'il

était un niais. Accordé.

Traître et dupe en même temps, cela se voit.

Qu'on soit niais tant qu'on voudra, à la condition de ne pas donner le mauvais exemple. On ne demande
aux niais que d'être honnêtes, moyennant quoi ils peuvent prétendre à être les bases des monarchies. La

brièveté d'esprit de ce Clancharlie était inimaginable. Il était resté dans l'éblouissement de la

fantasmagorie révolutionnaire. Il s'était laissé mettre dedans par la république, et dehors. Il faisait affront

à son pays. Pure félonie que son attitude! Être absent, c'est être injurieux. Il semblait se tenir à l'écart du

bonhcur public comme d'une peste. Dans son bannissement volontaire, il y avait on ne sait quel refuge

contre la satisfaction nationale. Il traitait la royauté comme une contagion. Sur la vaste allégresse

monarchique, dénoncée par lui comme lazaret, il était le drapeau noir. Quoi! au-dessus de l'ordre

reconstitué, de la nation relevée, de la religion restaurée, faire cete figure sinistre! sur cete sérénité jeter

cette ombre! prendre en mauvaise part l'Angleterre contente! être le point obscur dans ce grand ciel bleu!

ressembler à une menace! protester contre le voeu de la nation! refuser son oui au consentement

universel! Ce serait odieux si ce n'était pas bouffon. Ce Clancharlie ne s'était pas rendu compte qu'on

peut s'égarer avec Cromwell, mais qu'il faut revenir avec Monk. Voyez Monk. Il commande l'armée de la

république; Charles II en exil, instruit de sa probité, lui écrit; Monk, qui concilie la vertu avec les

démarches rusées, dissimule d'abord, puis tout à coup, à la tête des troupes, casse le parlement factieux,

et rétablit le roi, et Monk est créé duc d'Albemarle, a l'honneur d'avoir sauvé la société, devient très riche,

illustre à jamais son époque, et est fait chevalier de la Jarretière avec la perspective d'un enterrement à

Westminster. Telle est la gloire d'un anglais fidèle. Lord Clancharlie n'avait pu s'élever jusqu'à

l'intelligence du devoir ainsi pratiqué. Il avait l'infatuation et l'immobilité de l'exil. Il se satisfaisait avec

des phrases creuses. Cet homme était ankylosé par l'orgueil. Les mots conscience, dignité, etc., sont des

mots après tout. Il faut voir le fond.

Ce fond, Clancharlie ne l'avait pas vu. C'était une conscience myope, voulant, avant defaire une action, la
regarder d'assez prèspour en sentir l'odeur. De là des dégoûts absurdes. On n'est pas homme d'état avec

ces délicatesses. L'excès de conscience dégénère en infirmité. Le scrupule est manchot devant le sceptre

à saisir et eunuque devant la fortune a épouser. Méfiez-vous des scrupules. Ils mènent loin. La fidélit

déraisonnable se descend comme un escalier de cave. Une marche, puis une marche, puis une marche

encore, et l'on se trouve dans le noir. Les habiles remontent, les naïfs restent. Il ne faut pas laisser

légèrement sa conscience s'engager dans le farouche. De transition en transition on arrive aux nuances

foncées de la pudeur politique. Alors on est perdu. C'était l'aventure de lord Clancharlie.

Les principes finissent par être un gouffre.

Il se promenait, les mains derrière le dos, le long du lac de Genève; la belle avance!

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