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Victor Hugo - L'homme qui rit

Que deviendrait l'état si personne ne consentait à servir? Tout s'arrêterait donc? Garder sa place est d'un
bon citoyen. Sachez sacrifier vos préférences secrètes. Les emplois veulent être tenus. Il faut bien que

quelqu'un se dévoue, Être fidèle aux fonctions publiques est une fidélité. La retraite des fonctionnaires

serait la paralysie de l'état. Vous vous bannissez, c'est pitoyable. Est-ce un exemple? quelle vanité! Est-ce

un défi? quelle audace! Quel personnage vous croyez-vous donc? Apprenez que nous vous valons. Nous

ne désertons pas, nous. Si nous voulions, nous aussi, nous serions intraitables et indomptables, et nous

ferions de pires choses que vous. Mais nous aimons mieux être des gens intelligents. Parce que je suis

Trimalcion, vous ne me croyez, pas capable d'être Caton! Allons donc!

III

Jamais situation ne fut plus nette et plus décisive que celle de 1660. Jamais la conduite à tenir n'avait été
plus clairement indiquée à un bon esprit.

L'Angleterre était hors de Cromwell. Sous la république beaucoup de faits irréguliers s'étaient produits.
On avait crée la suprématie britannique; on avait, avec l'aide de la guerre de Trente ans, dominé

l'Allemagne, avec l'aide de la Fronde, abaiss la France, avec l'aide du duc de Bragance, amoindri

l'Espagne. Cromwell avait domestiqué Mazarin; dans les traités, le protecteur d'Angleterre signait

au-dessus du roi de France; on avait mis les Provinces-Unies à l'amende de huit millions, molesté Alger

et Tunis, conquis la Jamaïque, humilié Lisbonne, suscité dans Barcelone la rivalité française, et dans

Naples Masaniello; on avait amarré le Portugal à l'Angleterre; on avait fait, de Gibraltar à Candie, un

balayage des barbaresques; on avait fondé la domination maritime sous ces deux formes, la victoire el le

commerce; le 10 août 1653, l'homme des trente-trois batailles gagnées, le vieil amiral qui se qualifiait

Grand-père des matelots, ce Martin Happertz Tromp, qui avait, battu la flotte espagnole, avait

été détruit par la flotte anglaise; on avait retiré l'Atlantique à la marine espagnole, le Pacifique à la

marine hollandaise, la Méditerranée à la marine vénitienne, et, par l'acte de navigation, on avait pris

possession du littoral universel; par l'océan on tenait le monde; le pavillon hollandais saluait humblement

en mer le pavillon britannique; la France, dans la personne de l'ambassadeur Mancini, faisait des

génuflexions à Olivier Cromwell; ce Cromwell jouait de Calais et de Dunkerque comme de deux volants

sur une raquette; on avait fait trembler le continent, dicté la paix, décrété la guerre, mis sur tous les faîtes

le drapeau anglais; le seul régiment des côtes-de-fer du protecteur pesait dans la terreur de l'Europe

autant qu'une armée; Cromwell disait: Je veux qu'on respecte la république anglaise comme on a

respecté la république romaine
; il n'y avait plus rien de sacré; la parole était libre, la presse était
libre; on disait en pleine rue ce qu'on voulait; on imprimait sans contrôle ni censure ce qu'on voulait;

l'équilibre des trônes avait été rompu; tout l'ordre monarchique européen, dont les Stuarts faisaient partie,

avait été bouleversé... Enfin, on était sorti de cet odieux régime, et l'Angleterre avait son pardon.

Charles II, indulgent, avait donné la Déclaration de Bréda. Il avait octroyé à l'Angleterre l'oubli de cette
époque où le fils d'un brasseur de Huntingdon mettait le pied sur la tête de Louis XIV. L'Angleterre

faisait son mea culpa, et respirait. L'épanouissement des coeurs, nous venons de le dire, était complet; les

gibets des régicides s'ajoutant à la joie universelle. Une restauration est un sourire; mais un peu de

potence ne messied pas, et il faut satisfaire la conscience publique. L'esprit d'indiscipline s'était dissipé,

la loyauté se reconstituait. Être de bons sujets était désormais l'ambition unique. On était revenu des

folies de là politique; on bafouait la révolution, on raillait la république et ces temps singuliers où l'on

avait toujours de grands mots à la bouche, Droit, Liberté, Progrès; on riait de ces emphases. Le

retour au bon sens était admirable; l'Angleterre avait rêvé. Quel bonheur d'être hors de ces égarements! Y

a-t-il rien de plus insensé? Où en serait-on si le premier venu avait des droits? Se figure-t-on tout le

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