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Victor Hugo - L'Année terrible

Faire de tout un peuple un immense martyr,
Changer le jour en nuit, changer l'Europe en Chine,

Parce qu'il fut un ours appelé Rostopschine!

Il faut brûler Paris, puisqu'on brûla Moscou!

Parce que la Russie adora son licou,

Parce qu'elle voulut, broyant sa ville en cendre,

Chasser Napoléon pour garder Alexandre,

Parce que cela plut au czar en son divan,

Parce que, l'oeil fixé sur la croix d'or d'Yvan,

Un barbare a sauvé son pays par un crime,

Il faut jeter la France étoilée à l'abîme!

Mais vous par qui les droits du peuple sont trahis,

Vous commettez le crime et perdez le pays!

Ce Rostopschine est grand de la grandeur sauvage;

La stature qui peut rester à l'esclavage,

Il l'a toute, et cet homme, une torche à la main,

Rentre dans sa patrie et sort du genre humain;

C'est le vieux Scythe noir, c'est l'antique Gépide;

Il est féroce, il est sublime, il est stupide;

On sait ce qu'il a fait, on ne sait s'il comprit;

Il serait un héros s'il était un esprit.

Les siècles sur leur cime ont quatre sombres flammes;

L'une où brille altier, vil, roi des gloires infâmes,

Le meurtrier d'Ephèse embouchant son clairon,

L'autre où se dresse Omar, l'autre où chante Néron;

Rostopschine est comme eux flamboyant dans l'histoire;

De ces quatre lueurs la sienne est la moins noire.

Mais vous, qui venez-vous copier ?

Vous pencher
Sur Paris! allumer un cinquième bûcher!

Quoi! l'on verrait Paris comme la neige fondre!

Quoi! vous vous méprenez à ce point de confondre

La ville qui nuisait et la ville qui sert!

Moscou fut la Babel sinistre du désert,

L'antre où la raison boite, où la vérité louche,

Citadelle du moine et du boyard, farouche

Au point que nul progrès ne put habiter là,

Nid d'éperviers d'où Pierre, un vautour, s'envola.

Moscou c'était l'Asie et Paris c'est l'Europe.

Quoi! du même linceul inepte on enveloppe

Et dans la même tombe on veut faire tenir

Moscou, le passé triste, et Paris, l'avenir!

Moscou de moins, qu'importe ? ôtez Paris, quelle ombre!

La boussole est perdue et le navire sombre;

Le progrès stupéfait ne sait plus son chemin.

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