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Victor Hugo - L'Année terrible
Et la vie et la tombe, espaces inouïs Où le monceau des jours meurt sous l'amas des nuits, Où de vagues éclairs dans les ténèbres glissent, Où les extrémités des lois s'évanouissent!
Que cette obscure loi du progrès dans le deuil, Du succès dans la chute et du port dans l'écueil, Soit vraie ou fausse, absurde et folle, ou démontrée; Que, dragon, de l'éden elle garde l'entrée, Ou ne soit qu'un mirage informe, le certain C'est que, devant l'énigme et devant le destin, Les plus fermes parfois s'étonnent et fléchissent. A peine dans la nuit quelques cimes blanchissent Que la brume a déjà repris d'autres sommets; De grands monts, qui semblaient lumineux à jamais, Qu'on croyait délivrés de l'abîme, s'y dressent, Mais noirs, et, lentement effacés, disparaissent. Toutes les vérités se montrent un moment, Puis se voilent; le verbe avorte en bégaiement; Le jour, si c'est du jour que cette clarté sombre, N'a l'air de se lever que pour regarder l'ombre; On ne voit plus le phare; on ne sait que penser; Vient-on de reculer, ou vient-on d'avancer ? Oh! dans l'ascension humaine, que la marche Est lente, et comme on sent la pesanteur de l'arche! Comme ceux qui de tous portent les intérêts Ont l'épaule meurtrie aux angles du progrès! Comme tout se défait et retombe à mesure! Pas de principe acquis; pas de conquête sûre; A l'instant où l'on croit l'édifice achevé, Il s'écroule, écrasant celui qui l'a rêvé; Le plus grand siècle peut avoir son heure immonde; Parfois sur tous les points du globe un fléau gronde, Et l'homme semble pris d'un accès de fureur. L'européen, ce frère aîné, joute d'honneur Avec le caraïbe, avec le malabare; L'anglais civilisé passe l'indou barbare; O pugilat hideux de Londre et de Delhy! Le but humain s'éclipse en un infâme oubli. Il est nuit du Danube au Nil, du Gange à l'Ebre. Fête au nord; c'est la mort du midi qu'on célèbre. Europe, dit Berlin, ris, la France n'est plus! O genre humain, malgré tant d'âges révolus, Ta vieille loi de haine est toujours la plus forte; L'évangile est toujours la grande clarté morte, Le jour fuit, la paix saigne, et l'amour est proscrit,
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