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Victor Hugo - L'Année terrible
Le ciel y consentant, avec le Christ auguste, Avec la loi d'un saint, avec la mort d'un juste, Avec ces mots si doux: - Nourris quiconque a faim. - Aime autrui comme toi. - Ne fais pas au prochain Ce que tu ne veux pas qu'à toi-même on te fasse. - Avec cette morale où tout est vie et grâce, Avec ces dogmes pris au plus serein des cieux, Loyola construisit son piège monstrueux; Sombre araignée à qui Dieu, pour tisser sa toile, Donnait des fils d'aurore et des rayons d'étoile.
Et même, en regardant plus haut, quel est celui Qui s'écriera: - Je suis l'astre, et j'ai toujours lui; Je n'ai jamais failli, jamais péché; j'ignore Les coups du tentateur à ma vitre sonore; Je suis sans faute. - Est-il un juste audacieux Qui s'ose affirmer pur devant l'azur des cieux ? L'homme a beau faire, il faut qu'il cède à sa nature; Une femme l'émeut, dénouant sa ceinture, Il boit, il mange, il dort, il a froid, il a chaud; Parfois la plus grande âme et le coeur le plus haut Succombe aux appétits d'en bas; et l'esprit quête Les satisfactions immondes de la bête, Regarde à la fenêtre obscène, et va, les soirs, Rôder de honte en honte au seuil des bouges noirs. - Oui, c'est la porte abjecte, et cependant j'y passe, Dit Caton à voix haute et Jean-Jacque à voix basse. La Syrienne chante à Virgile évohé; Socrate aime Aspasie, Horace suit Chloé; Tout homme est le sujet de la chair misérable; Le corps est condamné, le sang est incurable; Pas un sage n'a pu se dire, en vérité, Guéri de la nature et de l'humanité. Mal, bien, tel est le triste et difforme mélange. Le bien est un linceul en même temps qu'un lange; Si le mal est sépulcre, il est aussi berceau; Ils naissent l'un de l'autre, et la vie est leur sceau. Les philosophes pleins de crainte ou d'espérance Songent et n'ont entre eux pas d'autre différence, En révélant l'éden, et même en le prouvant, Que le voir en arrière ou le voir en avant. Les sages du passé disent: - L'homme recule; Il sort de la lumière, il entre au crépuscule, L'homme est parti de tout pour naufrager dans rien. Ils disent: bien et mal. Nous disons: mal et bien.
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