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Victor Hugo - L'Année terrible

Voile froid de la terre au suaire pareil,
Demain, une heure après le lever du soleil ?

J'entreprends de conter l'année épouvantable,
Et voilà que j'hésite, accoudé sur ma table.

Faut-il aller plus loin ? dois-je continuer ?

France! ô deuil! voir un astre aux cieux diminuer!

Je sens l'ascension lugubre de la honte.

Morne angoisse! un fléau descend, un autre monte.

N'importe. Poursuivons. L'histoire en a besoin.

Ce siècle est à la barre et je suis son témoin.

AOUT 1870

SEDAN.

I

Toulon, c'est peu; Sedan, c'est mieux.

L'homme tragique,
Saisi par le destin qui n'est que la logique,

Captif de son forfait, livré les yeux bandés

Aux noirs événements qui le jouaient aux dés,

Vint s'échouer, rêveur, dans l'opprobre insondable.

Le grand regard d'en haut lointain et formidable

Qui ne quitte jamais le crime, était sur lui;

Dieu poussa ce tyran, larve et spectre aujourd'hui,

Dans on ne sait quelle ombre où l'histoire frissonne,

Et qu'il n'avait encore ouverte pour personne;

Là, comme au fond d'un puits sinistre, il le perdit.

Le juge dépassa ce qu'on avait prédit.

Il advint que cet homme un jour songea: - Je règne.
Oui. Mais on me méprise, il faut que l'on me craigne

J'entends être à mon tour maître du monde, moi.

Terre, je vaux mon oncle, et j'ai droit à l'effroi.

Je n'ai pas d'Austerlitz, soit, mais j'ai mon Brumaire.

Il a Machiavel tout en ayant Homère,

Et les tient attentifs tous deux à ce qu'il fait;

Machiavel à moi me suffit. Galifet

M'appartient, j'eus Morny, j'ai Rouher et Devienne.

Je n'ai pas encor pris Madrid, Lisbonne, Vienne,

Naples, Dantzick, Munich, Dresde, je les prendrai.

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