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Victor Hugo - L'Année terrible
Pour avancer d'un pas le genre humain se tord; Chaque évolution qu'il fait dans la tourmente Semble une apocalypse où quelqu'un se lamente. Ouvrage lumineux, ténébreux ouvrier.
Sitôt que le char marche il se met à crier. L'esclavage est un pas sur l'anthropophagie; La guillotine, affreuse et de meurtres rougie, Est un pas sur le croc, le pal et le bûcher; La guerre est un berger tout autant qu'un boucher; Cyrus crie: en avant! tous les grands chefs d'armées, Trouant le genre humain de routes enflammées, Ont une tache d'aube au front, noirs éclaireurs; Ils refoulent la nuit, les brouillards, les erreurs, L'ombre, et le conquérant est le missionnaire Terrible du rayon qui contient le tonnerre. Sésostris vivifie en tuant, Gengiskan Est la lave féconde et sombre du volcan, Alexandre ensemence, Attila fertilise. Ce monde que l'effort douloureux civilise, Cette création où l'aube pleure et luit, Où rien n'éclôt qu'après avoir été détruit, Où les accouplements résultent des divorces, Où Dieu semble englouti sous le chaos des forces, Où le bourgeon jaillit du noeud qui l'étouffait, C'est du mal qui travaille et du bien qui se fait.
Mais quelle ombre! quels flots de fumée et d'écume! Quelles illusions d'optique en cette brume! Est-ce un libérateur, ce tigre qui bondit ? Ce chef, est-ce un héros ou bien est-ce un bandit ? Devinez. Qui le sait ? dans ces profondeurs faites De crime et de vertu, de meurtres et de fêtes, Trompé par ce qu'on voit et par ce qu'on entend, Comment retrouver l'astre en tant d'horreur flottant ?
De là vient qu'autrefois tout semblait vain et trouble; Tout semblait de la nuit qui monte et qui redouble; Le vaste écroulement des faits tumultueux, Les combats, les assauts traîtres et tortueux, Les Carthages, les Tyrs, les Byzances, les Romes, Les catastrophes, chute épouvantable d'hommes, Avaient l'air d'un tourment stérile, et, se suivant Comme la grêle suit les colères du vent Et comme la chaleur succède à la froidure, Semblaient ne dégager qu'une loi: Rien ne dure.
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