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Victor Hugo - L'Année terrible
Que l'oeuf de l'avenir, pour éclore en avril, Doit être déposé dans une chose morte; Qu'il faut que le bien naisse et que l'épi mûr sorte De cette plaie en fleur qu'on nomme le sillon, Que le cri jaillit mieux en mordant le bâillon; Que l'homme doit atteindre à des édens suprêmes, Dont la porte déjà, dans l'ombre des problèmes, Apparaît radieuse à ses yeux enflammés, Mais que les deux battants en resteront fermés, Malgré le saint, le christ, le prophète et l'apôtre, Si Satan n'ouvre l'un, si Caïn n'ouvre l'autre ?
O contradictions terribles! d'un côté On voit la loi de paix, de vie et de bonté Par-dessus l'infini dans les prodiges luire; Et de l'autre on écoute une voix triste dire: - Penseurs, réformateurs, porte-flambeaux, esprits, Lutteurs, vous atteindrez l'idéal! à quel prix ? Au prix du sang, des fers, du deuil, des hécatombes. La route du progrès, c'est le chemin des tombes. - Voyez: le genre humain, à cette heure opprimé Par les forces sans yeux dont ce globe est formé, Doit vaincre la matière, et, c'est là le problème, L'enchaîner, pour se mettre en liberté lui-même. L'homme prend la nature énorme corps à corps; Mais comme elle résiste! elle abat les plus forts. Derrière l'inconnu la nuit se barricade; Le monde entier n'est plus qu'une vaste embuscade; Tout est piège; le sphinx, avant d'être dompté, Empreint son ongle au flanc de l'homme épouvanté; Par moments il sourit et fait des offres traîtres; Les savants, les songeurs, ceux qui sont les seuls prêtres, Cèdent à ces appels funèbres et moqueurs; L'énigme invite, embrasse et brise ses vainqueurs; Les éléments, du moins ce qu'ainsi l'erreur nomme, Ont des attractions redoutables sur l'homme; La terre au flanc profond tente Empédocle, et l'eau Tente Jason, Diaz, Gama, Marco Polo, Et Colomb que dirige au fond des flots sonores Le doigt du cavalier sinistre des Açores; Le feu tente Fulton, l'air tente Montgolfier; L'homme fait pour tout vaincre ose tout défier. Maintenant regardez les cadavres. La somme De tous les combattants que le progrès consomme Etonne le sépulcre et fait rêver la mort. Combien d'infortunés noyés dans leur effort
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