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Victor Hugo - L'Année terrible

Et des pantins faisant mille gestes bouffons;
Et vous serez pensifs sous les arbres profonds.

II

LETTRE A UNE FEMME (PAR BALLON MONTE, 10 JANVIER)

Paris terrible et gai combat. Bonjour, madame.
On est un peuple, on est un monde, on est une âme.

Chacun se donne à tous et nul ne songe à soi.

Nous sommes sans soleil, sans appui, sans effroi.

Tout ira bien pourvu que jamais on ne dorme.

Schmitz fait des bulletins plats sur la guerre énorme;

C'est Eschyle traduit par le père Brumoy.

J'ai payé quinze francs quatre oeufs frais, non pour moi,

Mais pour mon petit George et ma petite Jeanne.

Nous mangeons du cheval, du rat, de l'ours, de l'âne.

Paris est si bien pris, cerné, muré, noué,

Gardé, que notre ventre est l'arche de Noé;

Dans nos flancs toute bête, honnête ou mal famée,

Pénètre, et chien et chat, le mammon, le pygmée,

Tout entre, et la souris rencontre l'éléphant.

Plus d'arbres; on les coupe, on les scie on les fend;

Paris sur ses chenets met les Champs-Elysées.

On a l'onglée aux doigts et le givre aux croisées.

Plus de feu pour sécher le linge des lavoirs,

Et l'on ne change plus de chemise. Les soirs

Un grand murmure sombre abonde au coin des rues,

C'est la foule; tantôt ce sont des voix bourrues,

Tantôt des chants, parfois de belliqueux appels.

La Seine lentement traîne des archipels

De glaçons hésitants, lourds, où la canonnière

Court, laissant derrière elle une écumante ornière.

On vit de rien, on vit de tout, on est content.

Sur nos tables sans nappe, où la faim nous attend,

Une pomme de terre arrachée à sa crypte

Est reine, et les oignons sont dieux comme en Egypte.

Nous manquons de charbon, mais notre pain est noir.

Plus de gaz; Paris dort sous un large éteignoir;

A six heures du soir, ténèbres. Des tempêtes

De bombes font un bruit monstrueux sur nos têtes.

D'un bel éclat d'obus j'ai fait mon encrier.

Paris assassiné ne daigne pas crier.

Les bourgeois sont de garde autour de la muraille;

Ces pères, ces maris, ces frères qu'on mitraille,

Coiffés de leurs képis, roulés dans leurs cabans,

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